Roman gothique

 

LE ROMAN GOTHIQUE

 

Le roman gothique s'inscrit dans la logique d'un engouement pour le sentimental et le macabre qui se fait jour dans l'Europe du xviiie siècle avec des auteurs comme l'abbé Prévost dont L'Histoire de Monsieur Cleveland, fils naturel de Cromwell (1731-1739) paraît d'abord dans une traduction anglaise à Londres1.

La naissance du roman gothique est également associée à la redécouverte de l'architecture gothique dans l'Angleterre de la deuxième moitié du xviiie siècle et plus généralement à l'engouement pour le passé. Horace Walpole, noble et homme politique anglais qui fut l'ami intime de Mme de Tencin, se fait ainsi construire un château de style médiéval sur la colline de Strawberry Hill. Le premier, Walpole va réunir les ingrédients du roman gothique historique dans le Château d'Otrante paru en 1764 : action située dans le passé mythique des croisades, décor médiéval, présence du surnaturel, personnages contemporains victimes des mystères du passé2.

En France, des auteurs comme François Guillaume Ducray-DuminilCharles-Antoine-Guillaume Pigault-LebrunMadame de Genlis ou François-Thomas-Marie de Baculard d'Arnaud exploitent de leur côté une veine macabre. D'Arnaud produit une version dramatique des Mémoires du comte de Comminge (1735) de Mme de Tencin avec pour décor une crypte « où sont les tombeaux des religieux de la Trappe, avec des crucifix, des têtes de morts »3 inspirés des décors macabres chers aux Graveyard Poets (poètes des cimetières) anglais tels que Edward Young dont il admirait beaucoup les Nuits2. C'est lui qui crée le terme de genre sombre2. En Allemagne, les romantiques, notamment les poètes comme Frédéric Schiller, se sont également tournés vers le Moyen Âge, mais ce sont des auteurs de moindre importance comme Joseph Alois Gleich (1772-1841) ou Christian Heinrich Spieß qui lancent le genre du Schauerroman (Le roman de l'effroi).

Cependant, c'est en Angleterre que le roman gothique trouve son terrain de prédilection. Les femmes s'y distinguent. Clara Reeve, influencée par la lecture du Château d'Otrante, d’Horace Walpole, publie en 1777 Le Champion de la Vertu ou le Vieux Baron Anglais ; à son tour, Charlotte Smith (1749-1806) publie une série de romans très populaires à la fin du xviiie siècle : Emmeline ou l'Orpheline du château en 1788, Éthelinde ou la Recluse du lac en 1789 et Célestine ou la Victime des préjugés en 1791, accentuant le thème de la persécution féminine déjà présent chez Richardson. Elle précède Ann Radcliffe dont les Mystères d'Udolpho (1794) connaissent un succès européen et passent à la postérité comme un monument du genre gothique. L'engouement du public pousse William Lane, propriétaire de la maison d'édition Minerva Press à offrir leur chance à des auteurs à la recherche d'un gagne-pain, notamment des femmes comme Regina Maria Roche (The Maid of the Hamlet, 1793 ; Clermont, 1798), Eliza Parsons (The Castle of Wolfenbach, 1793 ; The Mysterious Warning, 1796), ou Eleanor Sleath (The Orphan of the Rhine, 1798).

À côté du roman gothique sentimental paraissent des œuvres qui se caractérisent par une atmosphère d'horreur plus prononcée comme en témoignent Vathek, conte à la manière orientale écrit en français par William Thomas Beckford en 1786, puis le célèbre Moine de Matthew Gregory Lewis (1796). On peut également rattacher à cette période dite « frénétique »2 le Manuscrit trouvé à Saragosse du Polonais Jan Potocki, également rédigé en français.

En 1818 paraît le célèbre Frankenstein de Mary Shelley, un roman charnière profondément enraciné dans la tradition gothique et considéré a posteriori comme un des premiers romans de science-fiction. Enfin, la parution la même année de deux romans qui parodient le genre gothique (L'Abbaye de Northanger de Jane Austen et L'Abbaye du cauchemar de Thomas Love Peacock) signe la fin de l'âge d'or du roman gothique. En 1820, l'Irlandais Maturin publie Melmoth ou l'Homme errant et en 1824 Les Albigeois, considéré selon Maurice Lévy comme le dernier roman gothique. Thomas de Quincey (Klosterheim1832) perpétue encore la tradition, tandis que le genre fantastique est en plein essor en Europe continentale. Les thèmes du roman gothique continuent toutefois de nourrir toute la littérature anglaise jusqu'au xxe siècle, de Charles Dickens à Mervyn Peake en passant par Joseph Conrad. Au tournant du xixe siècle, une mode « néogothique » apparaît ainsi dans la littérature fantastique par le biais d'œuvres aussi célèbres que L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde (1886) de Robert Louis StevensonLe Portrait de Dorian Gray (1890) d'Oscar Wilde ou encore Dracula (1897) de Bram Stoker, tant l'imaginaire et les codes esthétiques du genre originel abreuvent le style et la structure de chacun de ces récits. Cependant, la critique préfère parler de roman d'horreur.