Chute de rein !

3 Sébastien Raoul, Turquoise et sa chute de rein.

 A quarante trois ans, Sébastien Raoul, cadre aux impôts, estimait qu'il avait une pierre à la place du cœur et qu'il était assez logique qu'on le quitte. Il venait de divorcer d’Élise, une femme bien qui enseignait les lettres classiques et se sentait soulagé. Il n'était pas en colère, juste logique. Il avait cru pouvoir aimer parce qu'on lui avait dit que c'était facile, mais en fin de compte, il estimait avoir été leurré. Après dix-huit ans de mariage, il se sentait vide. Élise partit s'installer dans le midi de la France avec leurs deux filles, suite à une mutation à laquelle elle tenait beaucoup. Il fut content pour elle et profita des vacances d'été auxquelles il avait droit pour déménager , s'installer dans un deux pièces et se débarrasser de tout un fatras de meubles, de livres et de vêtements que son épouse et ses filles lui avaient laissé sur les bras. Bientôt, il évolua dans un décor sobre où ne subsistaient que les éléments de décoration et les pièces de mobilier qui lui plaisait. Il fut content puis s'ennuya. L'été Bourges était une ville ennuyeuse. Un ami à lui lui suggéra de s'intéresser aux arts. Sébastien se creusa la tête et se souvint que jusqu'à l'adolescence, il avait adoré dessiner. Il décida donc de reprendre des cours. La photographie lui plaisait aussi et il suivit quelques stages. Six mois plus tard, il était content de lui. Il peignait des nature morte plutôt abstraites et photographiait des entrepôts vides avec passion. Toutefois, Benoît, ce même copain qui lui avait suggéré de se tourner vers les arts, se montra perplexe. C'était plutôt bien, ce qu'il faisait, mais c'était totalement déprimant.

-Tu ne penses jamais à dessiner une femme ? Ou à faire des portraits ?

-Jamais.

-Pourquoi ?

-Timide.

Benoît suggéra malgré tout à son ami de peindre d'après un magazine, ce qu'il fit avec succès. Les femmes qu'il peignait étaient plutôt belles mais comme figées. Elles peinaient à exister réellement. Il devait peindre d'après modèle et le bon copain lui présenta une dénommée Turquoise, une étudiante qui revenait le week end à Bourges et aimait bien poser. Les débuts furent difficiles. Seul avec elle, Sébastien paniquait. Elle était trop vraie, trop vivante. C'était une métisse au beau corps et aux yeux de braise. Avoir avoir tenté de faire d'elle des portraits pleins de vie, il préféra déclarer forfait et lui dit de ne pas revenir dans le studio qu'il avait aménagé pour peindre. Sagace, elle hocha la tête.

-Vous êtes bloqué.

-Je le sais bien.

-Mais vous pouvez me peindre !

-Je ne le crois pas.

-Je le crois, moi.

A sa grande surprise, elle passa dans la minuscule salle de bain, revint enveloppée d'une serviette, se tourna, laissa tomber la serviette éponge suffisamment bas pour que son dos paraisse entièrement et, penchée en avant, attendit. Suffoquée, Sébastien contempla alors la plus belle chute de reins qu'il eut jamais vue. Bientôt, il coucha son émerveillement sur une toile puis une autre, fit des croquis et dans les semaines qui suivirent, il portraitura sans cesse cette femme de dos que ce fut avec ses pinceaux, ses crayons ou son appareil photo. Cette Turquoise le rendait à lui-même bien plus sûrement qu'une quelconque thérapie. Il n'aurait jamais osé touché la jeune fille, ne pensait ni à l'embrasser ni à l'étreindre mais elle devenait son rêve. Cette nuque gracile, ces belles épaules, ce dos mince, ces hanches et pour finir cette exquise chute de rein ! Il y avait de quoi postuler pour séjourner au paradis. Et quand l'été finit et qu'il exposa pour la première fois, on s'extasia. On pariait sur la beauté de la jeune femme, qu'on ne voyait que de dos mais lui misait tout sur cette partie de son corps qui était, selon lui, la plus belle et le rendait si heureux !