la CHUTE DU MMM

Architecte d'intérieur, Fritz Pepper n'avait pas connu la seconde guerre ni les tensions de la guerre froide qui avaient conduit à l'érection de ce mur honteux qui coupaient en deux une ville dont la beauté architecturale avait du être monumentale. Il avait beau gagner de l'argent, avoir le vent en poupe comme architecte, vivre dans un bel appartement ancien près du château de Charlottenbourg et s'entendre honorablement avec ses parents, il souffrait. On avait fait du mal à son pays, l'Allemagne et on avait martyrisé sa capitale, ce Berlin qui avait porté beau jusqu'à cette défaite traumatisante. Il ne passait jamais près du Mur sans rentrer les épaules et sentir sa gorge se nouer. Enfant, avec les siens, il était à Cologne mais son père et sa mère qui étant natifs de Berlin avaient voulu y revenir. Il avait dix neuf ans quand il y avait commencé ses études supérieures et désormais, il en avait trente trois. Comme beaucoup d'Allemands, il s'était heurté au mutisme de ses aînés pour qui il était impensable d'évoquer l'accession au pouvoir d'Hitler, ses provocations qui avait entraîné la mondialisation de la guerre et la mise au pas de tout un peuple. Impossible d'évoquer certains faits. Son père avait trente cinq ans à sa naissance en 1959, ce qui signifiait qu'en 1939, il en avait quinze. Sa mère était un peu plus jeune. Qu'avaient-ils pu ignorer de l'Allemagne nazie ? Ils n'avaient pu échapper aux jeunesses hitlériennes, à la propagande et au conditionnement de la pensée. Mariés en 1949, ils n'avaient reçu le cadeau imposé du Fürher,un exemplaire de Mein Kampf, présent que tout couple recevait le jour de son mariage sous le nazisme. Mais ce n'était pas parce que cet ouvrage était pour eux sans intérêt. C'était parce la guerre était finie et le guide mort. De plus, Georg Pepper avait vingt et un ans en 1945. Que lui avait-on demandé ? Avait-il comme d'autres été enrôlé comme soldat pour pallier le manque de combattants plus âgés et mieux formés ? Il n'avait jamais rien dit là-dessus pas plus qu'il n'avait jamais évoqué les difficiles années d'après-guerre où il avait fallu encaisser la défaite allemande, l'ouverture des camps, le retour des prisonniers, le maintien de certains d'entre eux en détention, les procès dirigés contre le régime, qui avaient vu bon nombre de ses compatriotes devenir très mal à l'aise ou prendre un air dégagé quand ils n'étaient pas frappé d'amnésie et ce mélange de honte et de dégoût qui les avait submergés tout d'un coup parce qu'après leur avoir demandé de se plier à une règle, d'autres leur avaient expliqué qu'elle était mauvaise. Annette, sa mère, n'avait pas dit grand chose non plus. Sa propre mère lui avait inculqué son art de vivre : être une épouse modèle, le repos du guerrier. Elle avait réagi puisqu'elle avait fait des études mais elle était nostalgique d'une certaine époque, de certains hymnes... Lui, Fritz, savait que ses parents avaient trente cinq et trente deux ans quand il était né. Il était fils unique. Ils avaient mis le temps...De cette ville partagée en quartiers anglais, français, américains et russes, ils ne disaient rien et du mur non plus. Ils avaient du droit l'un et l'autre et étaient à la fois cultivés et polyglottes mais jamais Georg ne parlait anglais ni sa mère français. Ils lisaient les classiques de la littérature allemande et en parlaient avec bonheur mais ne faisaient jamais allusion aux prestigieux auteurs contemporains qui dépeignaient la douloureuse situation dans laquelle se trouvait leur pays. Du reste, ils ne sortaient jamais de certains quartiers, notamment ceux où ils auraient pu voir évoluer des intellectuels d'avant garde qui selon, eux, étaient de mauvais goût...