VENISE CHAT

Elle avait bien tenté de me rebaptiser Adorabile mais l'homme élégant et maniéré qui lui rendait souvent visite l'a convaincue de me laisser mon nom : Gianluca j'étais, Gianluca je resterais. Mon nom faisait mourir de rire et pourtant je n'étais plus un chaton mais un somptueux chat noir et blanc aux yeux jaunes. Dans une ville fondée aux sixième siècle de notre ère et qui, jusqu'en 1797, avait été une république, les chats pullulaient mais nul n'était comme moi car nul n'était aimé de Silvia, ma romancière préférée. Elle et moi, trois ans durant, on a traversé les forêts de l'amour et de la fidélité. Macché ! Je délire ! Dommage que son fils resté aux Etats-Unis ait eu un accident de voiture si grave qu'elle a du partir...Je suis resté avec Massimo. L'Italien aux fines moustaches...

 Il habitait à l'Arsenal, s'occupait de la restauration d’œuvres d'art et parler de Venise du matin au soir. Il recevait beaucoup et était réputé pour la qualité de ses dîners. J'avais eu l'habitude, avec Silvia, de me pelotonner sur son bureau pour la laisser construire ses livres. Avec Massimo Becconi, c'était différent. Penché sur des tableaux qu'il allait restaurer, il me racontait la vie de Marco Polo sans négliger celle de Carlo Goldoni ou d'Antonio Vivaldi. Attendu qu'il était aussi intelligent que drôle et plein d'humour, il se délectait quand il parlait des Mémoires de Casanova et précisait qu'aujourd'hui encore, on se distinguait dans cette ville unique : couturiers de renom, artistes de cinéma ou de théâtres, chanteurs d'opéra et cantatrices, restaurateurs d'exception...Il brillait, oui,il brillait plus qu'elle, ma Silvia. Il dansait, il allait au lido, il voyageait. On s'entendait bien tous les deux :

-Gianluca, senti ! Tu es un chat de gouttière et te voilà au milieu de tableaux de Bellini (les Bellini, car il y a au plusieurs) ; et tu comprends, oui tu sais ce que tu vois. Tu côtoies des chefs d’œuvre et tu restes humble ! Noble et brave Gianluca...

Autour de lui, tout bruissait. Place Saint Marc, il allait au Florian retrouver des amis et ils déambulaient la nuit dans cette ville d'une beauté sans pareille. Au matin, quand il revenait, il me montrait des photos de lui devant le Palais des Doges...