PETIT CHIEN BLANC

Le maître des lieux, Gaétan Richelieu, ne parut pas emballé par ses travaux, à l’exception d’un seul : « Le square au petit-chien ».

-Ah, ça, c’est bien ! Vous avez complètement détourné le propos ! D’habitude, ces dames sont gentilles comme tout ! Les bambins séduisent le spectateur par leur joli minois et les personnages annexes sont patelins. Eh bien, vous au moins, vous ne tenez pas le même discours ! Tout le monde est à couteaux tirés : les femmes vont se disputer, les enfants se battre et les deux autres ont l’air d’obsédés sexuels ! Et puis l’idée de mettre un molosse en scène ! Il ne va tarder à échapper à son maître, c’est clair et qui sait ce qu’il fera es enfants ! Bravo, c’est une réussite. Apportez-moi d’autres œuvres comme ça et je vous garantis le succès !

Michel Pèlerin resta pantois quand il vit une ultime fois son tableau. Mise à part la naïveté recherchée du trait et le choix des couleurs, plus rien ne ressemblait à l’œuvre de départ, qui se voulait paisible. Cette scène étrange et déjà violente, c’est pourtant lui qui l’avait peinte. En témoignait sa signature, en bas à droite…

Tournant les talons, il rejoignit sa petite ville et la paix de son atelier. Le tableau fut vendu dans les deux jours à une somme invraisemblable pour lui et il ressentit de l’orgueil. Toutefois, il n’alla pas s’en vanter. Il ne mit non plus en avant les sollicitations pressantes de Gaétan Richelieu qui voulait d’autres œuvres « du même cru ». Pèlerin peignit des jardins en fleurs, des bébés souriants, des jeunes filles sortant de l’eau ou encore des familles heureuses mais plus de square. Et surtout, plus de chien. Le dernier en date appartenait au square. C’était un molosse qui avait la taille d’un loup et avait des jaunes et cruels. Il relevait ses babines et montrait des crocs qui pouvaient, sans aucun problème, emporter le bras d’un enfant ou défigurer le visage d’une jeune femme. Quant aux deux hommes solitaires, il les raya aussi de son programme. Désormais, tout personnage masculin avait son pendant féminin : sœur, amie, épouse ou mère.

Pèlerin retrouva la paix, ignorant les aventures et mésaventures de son tableau et surtout le sort de ceux qui en faisaient l’acquisition…