PETIT CHIEN BLANC

Profitant d’une exposition-vente dans la petite ville voisine, il s’empressa d’y présenter une série de ses œuvres et notamment, ces trois tableaux. Les deux premiers trouvèrent acquéreurs dès le premier jour, ce qui le combla d’aise. Au moins, Adeline ne se verrait-elle pas ainsi caricaturée et sa femme ne se plaindrait-elle pas de l’évocation d’une jeunesse qu’elle préférait oublier. Le troisième tableau, par contre, lui resta sur les bras. On le trouvait joli, on lui en faisait compliment mais on le lui laissait. Pèlerin en fut d’autant plus surpris qu’il vendit beaucoup pendant deux jours. Il vit partir des œuvres qui, selon lui, étaient bien moins réussies que son « Square au petit chien » et en resta mal à l’aise. Son inquiétude s’accrut quand il remit en place la toile dans son atelier. Il constata qu’elle n’était plus tout à fait la même et sursauta. L’étudiant avait l’air sombre et le petit chien montrait les dents. Refusant de prêter attention à ce qui pouvait gravement le mettre en cause s’il en parlait à autrui, le peintre misa sur sa fatigue. Après tout, ces deux jours d’exposition avaient été très pleins. Malheureusement pour lui, les jours qui suivirent le convainquirent qu’il devait regarder la réalité en face : son tableau lui échappait ! Il était différent des autres. Bien sûr, il avait mis dans chacun d’eux une dose infime de lui-même et avait accepté d’ouvrir son cœur, ce qu’à l’habitude, dans ses toiles, il ne faisait pas. Mais il semblait qu’il avait libéré, dans sa troisième œuvre, toute une négativité personnelle qui était jusque-là restée en profondeur et qu’il contrôlait bien. Ces mères n’étaient pas maternelles ; ces enfants étaient mal élevés. Les intentions de l’homme entre deux âges n’étaient pas claires. Sans doute étaient-ils tourmentés par des désirs malsains…Quant à l’étudiant, il en voulait à une des mères et cachait, sous son visage impassible, une nature cruelle. Le tableau se modifia sans cesse des jours durant et l’effraya. Le seul personnage qui restait identique à lui-même et ne changeait pas totalement était le petit-chien. Ne tirant jamais sur sa laisse, il rayonnait de bienveillance. Pèlerin, cependant, se mit en tête que l’animal lui-aussi changerait et, avant que cette transformation ne soit effective, il décida pour éviter le pire, de mettre son œuvre en dépôt vente. Il répugnait à utiliser ce procédé et n’y avait jamais eu recours mais il ressentait une urgence. Qui sait ? Ce tableau ne faisait-il pas bien autre chose que de présenter les ressentis négatifs d’un peintre occasionnel ? Ne défendait-il pas une représentation plus large et incommensurable de ce qu’on appelle communément « le mal » ? Refusant de trancher, le peintre se rendit à Tours, grande ville qu’en homme de la campagne il évitait et gagna le quartier du théâtre. Il contourna celui-ci et trouva la boutique qu’il visait. Pour ne pas être en reste, il acheta plusieurs bibelots qu’il offrirait à ses proches et laissa plusieurs toiles.