PETIT CHIEN BLANC

La première toile représentait une jeune femme dans sa baignoire. Les sels de bain qu’elle avait utilisés avaient moussé rendant son corps invisible. Seules émergeaient ses épaules et sa tête. Elle était assez jolie avec ses cheveux blonds ramenés en arrière et tirés en queue de cheval et ses yeux bleus. Elle regardait droit devant et on devinait qui elle était, sous le trait et le coloris naïf : c’était une « Ambitieuse » ! En fait, il avait pensé à Adeline, sa fille aînée. Celle-là, elle s’était laissé influencer par sa mère qui lui disait d’épouser « quelqu’un » de bien. A peine veuf, le médecin du village avait été assailli et courtisé. Il quitterait sans doute le village pour Tours, considérée comme la métropole des métropoles, mais pas avant longtemps. Il ne voulait pas d’enfant, en ayant déjà quatre et Adeline pliait. Malgré tout, logeant dans une belle maison, elle était fière. Michel éviterait de lui mettre cette toile sous le nez. Elle n’était peut-être pas blonde mais elle n’était pas idiote. Elle verrait ce qu’il pensait d’elle…

La seconde toile représentait une jeune fille dans une étable. Elle n’était pas très jolie, à cause de son nez recourbé et portait des vêtements qui l’enlaidissaient. C’était Renée jeune fille, avant qu’il ne se marie avec elle et qu’elle n’ait de folles idées. Il n’était pas l’arriviste qu’elle voulait rencontrer. En dehors d’un travail qu’il aimait bien, d’une jolie maison en pierre de taille et de trois enfants auxquels il avait accordé beaucoup de soins, il était indifférent à toute forme d’ascension sociale. Seuls les arts l’intéressait et, parmi ceux-ci, la peinture. Renée, la fille de fermiers endettés, avait dû oublier ses rêves. Il l’avait dotée, sur le tableau, d’un joli sourire et d’un regard rêveur. Elle veillait avec soin sur de belles vaches aux pis gonflées. C’était une vision tendre qui lui restait d’elle et ce tableau, il le savait, ne la mécontenterait pas d’autant qu’il l’avait maintes fois peintes sans jamais la faire poser. Elle avait alors de beaux atours.

Le troisième tableau était plus singulier car il ne se rattachait à rien. Il représentait un square comme on en trouve dans toutes les villes moyennes. Deux femmes, assisses sur un banc, regardaient leur progéniture jouer dans un bac à sable. Il s’agissait de deux petites filles et d’un petit garçon. En dehors du bac, un homme d’une cinquantaine d’années contemplait la scène avec attendrissement tandis qu’un très jeune homme aux allures d’étudiant se tenait droit, l’air rêveur, le regard perdu dans le vide. Il tenait en laisse un petit chien qui, lui, regardait le spectateur avec bonté. Enfin, c’était un regard de chien : on pouvait se contenter d’y lire une bienveillance naturelle. En fond de décor, on distinguait un kiosque à musique. Il était vide. Une belle lumière d’été enveloppait les personnages. Ce devait être l’été. Comme elle n’était pas très forte, on devinait qu’on était en fin de journée. Les visages rieurs ou non, étaient paisibles. Toutefois, cette œuvre dérangeait Pèlerin, bien plus que les deux autres. Il était incapable, cependant, d’en connaître la raison…