PETIT CHIEN BLANC

- Cette fois, ça y est, je m’en suis défait, de ce complexe pesant ! Pendant des années, on l’a bien pensé, que je ne savais ni dessiner ni peindre. Enfin, juste ce qu’il fallait pour ne pas être pris au sérieux. C’est qu’il aurait bien un bon coup de crayon, seulement, la perspective et lui, les couleurs et lui…Bon et puis, son talent se relativise vite ! Franchement, ce choix de la peinture naïve….N’importe quel peintre qui perce actuellement fait du non-figuratif, non ? Euh bien sûr, certaines exceptions confirment la règle mais bref…De gros efforts, de la persévérance mais un vrai esprit créatif ? Non. De l’énergie et de la ténacité. Ça faisait un artiste, ça ? Ah ben non….Imbéciles ! Imbéciles !

Michel Pèlerin regardait les trois dernières toiles qu’il avait peintes et son impression première restait juste : voilà des toiles qui le surprenaient car elles s’appartenaient à elles-mêmes. Elles étaient déjà indépendantes de lui et c’était bien là ce qui était intriguant. Il dessinait et peignait depuis une quinzaine d’années et ce qui était au départ un humble passe-temps était maintenant très prenant. Il avait, depuis longtemps, cessé de griffonner à la sauvette. Il disposait désormais d’un atelier situé au fond du jardin de sa jolie maison où vaquaient encore son épouse et la dernière de ses filles. Ne négligeant jamais son emploi de clerc de notaire, il donnait à sa famille le peu de temps qu’elle exigeait de lui. Ses liens avec Nicole, sa femme, n’étaient plus que routine et Anaëlle, sa fille, communiquait peu avec lui sans qu’il cherchât à améliorer leur relation. Il restait cette passion qui l’animait et son travail fini, il filait dans son atelier. Ni son épouse, ni ses enfants ni ses parents ou beaux-parents avaient cessé de lui dire quoi que ce soit. Il y était indifférent. Du reste, il n’était pas désagréable, faisait des cadeaux aux siens aux dates attendues et assistait à des réunions de famille. On avait admis qu’il fasse des stages de dessin, qu’il expose régulièrement et même qu’il vende certaines de ses toiles naïves ! En Indre et Loire, les grandes villes pouvaient s’enorgueillir d’accueillir, de manière régulière ou ponctuelle, des artistes de renom mais on était ici dans un village. Tours était distante d’une cinquantaine de kilomètres. Un talent « moyen » et « provincial » convenait à une bourgade où on se préoccupait essentiellement de probables licenciements dans l’usine voisine, de la rénovation d’une salle de spectacle favorisant l’éclosion d’un « Festival d’été » et du dérèglement des saisons. De cela, Pèlerin se moquait. Qu’il ne soit pas un « artiste maudit » que le siècle à venir découvrirait, il le savait bien. Qu’il n’ait pas de quoi épater des critiques snob, il en était conscient aussi. Mais la peinture faisait partie de sa vie et il avait, à travers elle, changé de vie. Intérieure, tout au moins. Il avait mieux cerné ses thèmes, choisi sa thématique de couleur et défini ses intentions. C’était là son labeur. Les trois tableaux qu’il avait sous les yeux montraient bien qu’’il y était parvenue. Elle était bel et bien là, cette fermeté de ton que, des années durant, il avait recherchée. IL y avait de quoi être fier !