BUDAPEST

Après ce qu'elle a vécu en Hongrie, Agnès Donnelle est en effervescence. Elle veut écrire un livre sur ceux qui ont résisté au nazisme hongrois et ont souvent trouvé la mort. Mais tout se mêle dans sa tête. Il lui faut du repos. Soeur Maria, son amie, lui conseille des vacances.

J'étais irritée.

-Comme vous la traitez ! Et de Raoul Wallenberg, bien entendu, il ne faut pas non plus parler ! C'est un diplomate suédois qui, dès le départ, a tout pour réussir. Héritier de l'empire industriel et financier de la famille Wallenberg, il mène une carrière d'homme d'affaires dans plusieurs pays avant d'être envoyé à Budapest pendant la Seconde Guerre mondiale. Il bénéficie d'un statut de diplomate, avec pour mission de contribuer à sauver les Juifs de Hongrie. Il délivre des passeports temporaires qui permettent de s'enfuir. En 1945, les Russes l'arrêtent et il disparaît. Pour certains, il est très vite mort en prison, d'une crise cardiaque. Pour d'autres, il a survécu dans les prisons de Russie et de Sibérie jusque dans les années quatre-vingt...Il aurait sauvé des centaines de personnes ! Pourquoi ne pas parler de lui et des autres ? Allons, pensez un peu ! Un diplomate suédois envoyé en Hongrie a vu s’infléchir son rôle ,une jeune femme riche a décidé de sauver des vies dans son pays sur une injonction spirituelle particulière tandis qu’un prêtre catholique l’assistait. Enfin, une religieuse consacrée avait, elle-aussi, décidé de sauver qui elle pouvait. Mon idée est de susciter la polémique. Pourquoi de tels êtres sont-ils apparus ? Quel était l’ampleur de leur sacrifice ? Qu’est-ce qui a fait que certains aient connus une mort violente et d’autres non ? En cette terrible période, quelle signification a pu avoir leurs engagements et quelle lecture pouvait-on faire aujourd’hui ?

Elle fut cette fois très convaincante.

-Moins vous vous concentrerez sur Sara, plus « ils » auront l'avantage ! Vous tentez trop d'embrasser des années terribles ! Ne faites pas aussi violemment revivre le passé ! Ils vont en profiter, ne le sentez-vous pas ? Ils vous laissent tranquille car votre livre dort. Publié tel quel, ils s'en repaîtront. Vous leur offriez une porte d'entrée et voilà que maintenant, vous leur en indiquez de nouvelles ! Ils reviendront vers vous et s'ils vous ont tourmentée par le passé, ils vous tueront cette fois ! De plus, ils en frapperont d'autres ! Pensez à votre famille, à vos amis, à ceux qui auront lu votre livre !

-Mais...

-Vous allez attirer des mystiques, des charlatans, de grands spécialistes d'un surnaturel de pacotille sans parler des comploteurs et des falsificateurs de l'histoire...Pensez-donc, une femme de la bonne société qui reçoit des révélations privées, un diplomate dont la mort est énigmatique...Qui sait qui va se cacher derrière ce lecteur ou cet autre qui cherche à vous contacter ? Soyez prudente.

Cette fois, j'avais compris.

-Je n'envoie à des éditeurs que la partie qui la concerne ?

-C'est la décision la plus sage que vous puissiez prendre. Mais bien sûr, il ne faut pas vous précipiter. Il vous faut vous relire...

Elle avait raison. Ma colère tomba.

Devenue malicieuse, elle me dit :

-N'auriez-vous pas besoin de vos aérer ? Je pense que si ! Je pars deux mois avec d'autres sœurs au lac Balaton. Nous avons un centre là-bas. C'est grand et nous pourrions vous aménager un espace pour écrire et par exemple apprendre le hongrois.

-Vous voulez que j'apprenne le hongrois ?

-Allez-vous continuer à contraindre ceux qui vous connaissent et ignorent le français à vous parler anglais ? On dirait bien que vous adorez ce pays et avez envie d'y rester...

-Je n'y avais guère pensé...

-Oh, je pense que si, ça doit vous trotter dans la tête...Bref, venez et découvrez un autre univers.

J'avais libéré le bel appartement de l'île Marguerite, vécu à la fondation et ne pouvais décemment revenir aussi vite chez Sandor et Szilvia. Changer d'air était une excellente idée ! Les Hongrois considèrent le lac Balaton comme une mer intérieure et il y existe de très jolies petites villes balnéaires où on peut mener la vie oisive d’un vacancier.Beaucoup d’excursions étaient possibles autour et sur le lac. La nature était splendide et le temps souvent clément. Alors, quoi ? Très bien, je m'en allais. Il était seulement curieux que ce fut avec cet sœur qui venait de fustiger un texte sur lequel j'avais de hautes ambitions !