ANGE BLEU

Léonie, la fille  d'Agnès, a voulu venir à Budapest. La voilà face à un être mi réel mi humain, l'Ange qui protège sa mère. Par lui, elle apprend beaucoup sur la mission que celle-ci compte accomplir...

Ils s’étaient arrêtés devant un plan d’eau et ils étaient seuls. Elle regardait les eaux se rider et commençait à accepter.

-Ils ont raison.

-Qui cela ?

-Ceux qui ne mettent Dieu que dans le ciel. Comme ça, il n’existe pas d’intermédiaire entre les Hommes et Lui. Il y a une sorte d’immanence est c’est rassurant, tellement rassurant…Mais vous, vous êtes entre deux mondes. Ne dites pas non car c’est oui et laissez-moi parler. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi beau que vous. Être privé de vous voir est une souffrance et en même temps, on ne peut rien obtenir de quelqu’un qui se dérobe autant. Vous êtes immatériel mais accessible à la souffrance physique et morale, ce qui fait de vous un être ambigu. Vous pouvez tomber mais vous ne mourrez pas. Je le sais ça. Vous voir est pour moi une torture et une guérison. Il est impossible que je ne vous aime pas. Pour vous, je pourrais ne pas retourner au Japon.

-N’en faites rien.

-Me verrez-vous au Japon ?

-Il y a des façons de me voir.

-Si j’étais en danger…

Il le regarda soudain avec intensité et son visage fut comme transfiguré. Ses traits devinrent plus purs et plus symétriques. Il était l’Ange dont chaque enfant rêve quand il se sent blessé et elle sentit son cœur bondir. Il n’y avait pas à s’y tromper, il serait là si elle l’appelait en des temps difficiles et il l’aiderait à échapper aux pièges qu’on pouvait lui tendre. Elle sourit malicieusement et lui dit :

-Vous avouez, vous avez dit qui vous êtes !

-Je n’ai rien dit.

-Est-elle comme vous ?

-Je ne sais pas parler de Paulina.

Elle rit bruyamment comme peut le faire une jeune fille amoureuse et tenta de lui prendre le bras. A peine l’eût- elle fait qu’elle se sentit coupable. Il était d’une beauté inatteignable et rien en lui n’était corrompu. Elle le comprenait désormais. Elle fut penaude.

-Pardon.

-Ce n’est rien.

-Vous avez déjà défendu ma mère, n’est-ce pas ?

-Oui.

-Et vous le referez ?

-Bien sûr. Maintenant, je ne veux plus de questions. Retournons voir votre mère.

Elle n'en tirerait rien d'autre, elle le savait et les derniers jours, elle retourna au joyeux Lörinc. Il était très joyeux car sa candidature pour une université américaine venait d’être acceptée. Trois mois le séparaient de son départ vers une terre promise qu’il convoitait. Nous eûmes un charmant dimanche où chacun put faire ce qu’il voulait – Milahy et son épouse une promenade en bateau, Sandor et Szilvia du vélo et Lörinc une solitaire errance bucolique et puis nous allâmes voir sœur Maria. Les exigences d’une jeune fille instruite, comme Léonie, ne lui parurent pas simples. Elle ne sut lui expliquer pourquoi nous étions amies et quelle était l’importance de mon livre. Elle parla de « grande entreprise » et « d’ouvrage de fond » alors que, chez plusieurs éditeurs, attendait un texte de cent cinquante pages dont le principal mérite pouvait devenir un handicap majeur. Si en 1944, une religieuse hongroise pouvait devenir une Juste sans que quiconque le sache, alors d’autres Justes pouvaient naître ici et ailleurs, quel que soit l’ennemi et quelle que soit l’oppression. La force de mon texte était de le démontrer. Elle n’avait pas jusqu’à dire que personne ne l’avait fait mais soulignait le fait que depuis quelques temps, beaucoup se taisaient. Il était heureux que j’aie repris la parole…