ANGE MASCULIN

A Budapest, Léonie retrouve sa mère et un univers tout différent. Péter la fascine et la subjugue. Il n'est pas humain...

Les derniers temps, elle fit tout son possible pour voir Péter dont la présence la laissait sans voix. Chaque fois qu’il posait sur elle ses yeux clairs, elle avait le sentiment qu’il voyait tout d’elle : le bébé turbulent qu’elle avait pu être ; la petite fille repliée sur elle-même et jusqu’à cette jeune fille qui faisait un procès à une mère jugée froide et égoïste. Il savait qu’elle lui avait reproché d’aimer l’argent et d’être calculatrice et qu’elle s’en voulait désormais. Il savait aussi que le changement radical de sa mère la rendait admirative tout en la laissant dans un certain embarras. Où était passée l'autre ? Suffisait-il d'écrire sur une sainte pour se transformer aussi radicalement ? Elle retrouvait la foi elle-aussi et malgré ses dires, celle-ci ne la conduisait pas au culte des ancêtres ou à la vénération de la nature, si prégnants au Japon, mais à ce catholicisme dont elle m’avait entendu seule parler puisque ses grands-parents maternels étant morts, il ne lui était resté que les autres, froids et méthodiques, indifférents à toute vie spirituelle et son père qui avait hérité d’eux. C’était donc bel et bien moi qui, même dans mes moments d’apparente indifférence, avait fait germer en elle cette nouvelle force vive et ce jeune guide irritant par son indifférence était là pour le lui rappeler ! Elle voyait bien qu’il n’était pas totalement humain et jusqu’ici, elle s’en était exaspérée. Pour la première fois, elle en était heureuse. Tandis qu’ils erraient dans les belles allées de ce parc qu’illuminaient les couleurs du printemps et qu’ils s’arrêtaient devant chaque plan d’eau où l’imagination d’un sculpteur avait placé une statue de naïade ou d’éphèbe, elle sentait s’insinuer en elle des vérités nouvelles.

-Aimez-vous tout le monde ?

-Oui mais pas dans le sens où vous employez ce mot.

-Moi, je n’aime pas mes ennemis et j’aime mes amis, ce qui est logique.

-C’est très logique.

-Oui mais vous, vous aimez vos ennemis !

-C’est exact mais ne croyez-pas que ce soit simple.

-Ma mère a des ennemis ?

-Oui.

-Je suis sûre que vous ne voudrez pas me dire pourquoi alors, on laisse tomber.

-C'est préférable.

-Si vous la protégez de ces ennemis, il vous faut détruire ceux-ci. C’est le raisonnement logique d’un être humain normal et vous êtes charnel, vous me l’avez dit.

-Je ne peux pas détruire.

-Par lâcheté ou par essence ?

-Ce n’est pas une vraie question. Vous êtes dans l’affirmation et vous savez que je ne suis pas lâche.

-Donc, c’est par essence.

-Qu’entendez-vous par là ? Je n’ai pas de pouvoirs spécifiques. On peut me malmener, me blesser. Je peux tomber.

-Mais si vous le faites, vous allez continuer de rayonner ! Vous savez, je ne supporte pas ce que vous êtes. Comment peut-on être aussi beau et intemporel ? Ce n’est pas naturel. De quoi êtes-vous l’incarnation ou de qui ? Êtes-vous une sorte de Christ qui s’ignore ? Vous savez, comme ce prince russe dans un roman de Dostoïevski que je n’ai pu terminer. Il s’appelle comment déjà ? Ah oui, Mychkine ? Vous êtes là, vous parlez, vous parlez….

-Je ne parle pas tant que cela.

-Êtes-vous comme cet « idiot » ?

-Je ne suis pas un personnage de roman russe même si j’ai ce texte dans sa langue originelle.