autre ROBE VERTE

Mes deux premiers invités avaient tous deux étudié au conservatoire de Nice puis à Paris. L’un avait fait une solide carrière de pianiste et l’autre, qui avait appris le violon, avait fait partie d’un quatuor dont la réputation était longtemps restée solide. A un âge où il est difficile de rester les professionnels qu’ils avaient été, ils restaient très jeunes d’esprit et passionnés de ces Liszt, Mendelssohn, et Ravel qu’ils avaient porté sur tant de scènes françaises. Une des salles de la belle demeure avait une acoustique suffisamment bonne pour qu’ils pussent s’y produire et ils m’annoncèrent joyeusement qu’ils s’y produiraient plusieurs fois. Ils étaient charmants tous les deux et de bonnes compositions. Ils s’exclamèrent sur tout : leurs chambres leur plaisaient beaucoup, les jardins remaniés également. Ils adoraient Manosque où ils s’étaient beaucoup amusés avec Monsieur Fiastre et ils étaient heureux que leur vieil ami ait engagé sur leurs conseils un cuisinier très doué qui allait faire des merveilles. Je passai une après-midi charmante avec eux et nous allâmes à la découverte de tout ce qui avait été refait dans une maison qu’ils connaissaient manifestement bien, sans compter les jardins. Ils parlaient beaucoup, riaient beaucoup et se coupaient la parole sans jamais se fâcher. Les laisser seuls pour accueillir d’autres invités me fit presque de la peine.

Anne-Marie Lohman se présenta avec ses deux fils vers dix-huit heures. Elle arrivait de Zurich et avait d’abord passé une nuit à Nice. Les deux garçons étaient aussi blonds l’un que l’autre et ils tenaient de leur mère les grands yeux bleus et la chevelure blonde. Respectivement appelé Hermann et Hans, ils parlaient français avec un accent allemand et semblaient le faire par obligation puisque entre eux ils parlaient suisse-allemand. De Madame Lohman, je savais juste qu’elle était originaire de Genève, avait trente-neuf ans et était épouse d’un banquier qui ne pouvait venir. C’était elle et non lui qui connaissait ce mystérieux monsieur Fiastre mais contrairement aux deux frères, elle découvrait une grande villa qu’ils connaissaient eux très bien. Grands et bien faits, ses deux fils avaient quinze et dix-sept ans et dans ce bel environnement méridional, ils étaient comme elle d’ailleurs de belles créatures exotiques. J’installai la mère dans une belle chambre entièrement refaite à l’étage et les garçons au ré de chaussé à l’autre bout de ma propre chambre. Ils furent très polis mais peu désireux de beaucoup parler avec moi. Cela m’arrangea car l’ultime invitée du jour fit son apparition.

Loin de la superbe des autres, elle me fit presque peine. Âgée de trente-cinq ans, elle était extrêmement maigre et portait un prénom et un patronyme très décalés pour notre époque où s’appeler Arlette Bonhomme suscite immédiatement une irrépressible envie de rire. Mal habillée, pas maquillée, le cheveu triste, elle semblait exténuée par son voyage qui l’avait conduite de Paris aux hauteurs de Manosque. Elle avait demandé à occuper une chambre au ré de chaussée et souhaitait être au calme. Avec les deux adolescents à un bout de la maison et la chambre étrange qui jouxtait la mienne, je risquais gros. Je lui proposai donc de renoncer à son idée. A l'étage, elle pouvait disposer d'une belle chambre tendue de jaune jouxtant une des bibliothèques. A vrai dire, son revirement me soulagea mais je craignis qu’elle ne changeât d’avis car le ré de chaussée lui plaisait vraiment.