EN JAUNE

4. Condamnée à être offerte.

Les frères Antonelli furent les premiers à arriver. Ils se prénommaient Jacques-Emile et Henri. Âgés respectivement de soixante-seize et soixante-douze ans, ils se tenaient encore bien droit, étaient fluets et plein d’allures avec leurs vestes aux couleurs pimpantes et leurs pantalons droits. Pour un peu, il leur aurait suffi de sortir d’une voiture de collection renvoyant aux années cinquante et de porter chacun un canotier pour qu’on ait le sentiment de faire connaissance avec des émules de Maurice Chevalier…

Ils arrivaient de Menton où ils vivaient ensemble, en vieux frères célibataires dans une jolie résidence dont ils me dirent beaucoup de bien. On vint m’aider pour porter leurs bagages et avant de les installer dans les deux grandes chambres communicantes qui leur avaient été allouées, je pris le café avec eux dans un des petits salons. Je portais un tailleur rose foncé et des chaussures à talons d’une teinte identique et j’arborais, sans que cela fut visible un body en dentelle blanche dessous, une jolie pièce de lingerie moulante qui prenait toute sa valeur si elle était portée sans soutien-gorge. La chaleur m’empêchait de mettre des bas ou des collants mais j’avais appris dès mon arrivée à présenter des jambes sinon belles du moins bien galbées et totalement lisses. A la tenue qui m’était prescrite pour ce jour s’ajoutaient des bijoux fantaisie : un collier aux motifs de fleurs et des pendants d’oreilles eux-aussi en forme de lys. Le tout me paraissait totalement audacieux car je ne mettais jamais vêtu ainsi. Jusqu’à ce jour d’ailleurs, aucune directive vestimentaire ne m’avait été donnée et c’est avec surprise qu’à l’ouverture des cartons, j’avais découvert que désormais, elles étaient très strictes. Je ne devrais porter aucune tenue de façon anticipée ou en écarter une car elle me déplaisait. Aucune d’elles n’étaient indécentes ; bien au contraire, elles étaient originales et qu’il s’agisse de robes, de jupes et de corsages ou encore de tailleur-pantalon, elles étaient exquises et jamais je ne m’étais sentie aussi femme. Chaussures de jour ou escarpins du soir, sac à mains, bijoux, gants et parfums étaient joints aux cartons ainsi que des produits de maquillage et de soins corporels. C’était très étrange et inattendu mais tout ce qui m’arrivait depuis mon arrivée en ces lieux avait si peu de rapport avec ma vie passée que mes réactions étaient différentes. Curieusement, j’avais tout étalé sur mon lit avec satisfaction avant de tout ranger précautionneusement dans l’armoire que j’avais débarrassé de ma garde-robe habituelle en me disant qu’après tout , tout était logique. On me demandait d’accueillir avec élégance des invités choisis et il fallait bien que je fusse différente.