DOUBLE

Je m’imprégnais des lieux et les photographiais. C’était une magnifique maison de Maître à la façade orangée. Autour d’une pièce centrale, s’organisaient et s’entrelaçaient un réseau de salons, de chambres, de bureaux, de salles de réception grandes ou petites et des bibliothèques. La cuisine, la vraie, était immense. Il y avait une chapelle et une salle de bal. Entre les candélabres, les tapisseries, les miroirs se développaient le rythme des murs nus ou chargés de tableaux contemporains et de miroirs. L’intervalle des fenêtres, qui distribuaient la lumière de façon parcimonieuse, rompait avec régularité l’ordonnance des cloisons. Comme retenu par le temps, c’était un décor qui aurait pu évoquer un film de Cocteau mais la modernité ambiante minorait cette impression première. Ordinateurs, téléphones et écrans géants modifiaient tout. On peut agir contre l’effet de modernité mais on ne peut rien contre ses manifestations effectives. Tout semblait sous contrôle et ici, jusqu’à nouvel ordre, j’étais seule et intimidée. Toutefois, en parcourant de nouveau les lieux, la magie opéra. On était tout de même comme dans un film.

Confiante dans un espoir qu’on plaçait en moi, je me mis à élaborer un plan de roman. J’avais beau enseigner le français il y avait un pas à franchir. Je choisis mes héros et cherchais à bâtir une intrigue.

« Une femme quitte un homme ou un monde et quitte le mensonge. Elle traverse des épreuves et devient elle-même. Sachant que cette trame peut indifféremment s’appliquer à une sainte du Moyen-âge, à une suffragette anglaise du dix-neuvième siècle, à une jeune Américaine noire des années soixante ou à une jeune Française vivant en Algérie au moment de la guerre, je ne prenais pas grand risque. La Corée, le Vietnam, le Liban, la Serbie, l’Irak ou encore l’Afghanistan ou la Syrie pouvaient de toute façon servir de relais puisque le thème que je voulais traiter était en soi intemporel. Le personnage principal devait, quoi qu’il en soit, être une femme et livrer bataille à la fois pour elle-même et pour son pays. »

Je finis par choisir l’Algérie d’abord parce que c’était un sujet très français et tabou malgré le passage du temps, ensuite parce que deux femmes et non une pouvaient prendre la parole : la Française et l’Algérienne. Ce pouvait être très prenant…

Les premiers invités n’étant pas prêts d’arriver, je me mis au travail et découvris d’emblée combien il est difficile d’écrire avec rigueur.

En outre, j’eus quelques soucis qui, sans m’empêcher d’écrire, rendirent mon travail plus sporadique.