DIAAAAAAAAAAAAAAAAAAANE

Soudain, je me rendis à l’évidence : j’attendais un signe qui, à n’en pas douter, serait d'ordre spirituel. Je ne me trompai pas. Il vint.

- Agnès Donnelle ?

- Oui, c’est moi.

- Chantal Larroque-Daubigny à l’appareil. Vous avez répondu à l'annonce que j'ai fait paraître dans l'Express. Une maison de maître dans le Lubéron. Vous en seriez l’intendante pendant deux mois. Ce que vous m’avez écrit me laisse à penser que vous êtes la candidate idéale. Vous êtes une femme mâture, posée, réfléchie et vous avez du sang-froid.

- Merci. Et je devrais ?

- Eh bien voilà. Cette grande demeure dispose d’un gardien et de deux jardiniers également aptes à faire des travaux d’intérieur. Ils sont habiles, vous savez. Le propriétaire de la maison est un homme très âgé qui ne peut malheureusement plus y séjourner. Je suis sa parente par alliance. Voyez-vous, il faut le maintenir dans l’idée que cette maison qu’il adore n’est pas condamnée. Il y reste une forme de vie. Elle est assez isolée mais le site est exceptionnel et vous serez ravie d’y séjourner. Elle a belle allure et son aménagement, de type provençal, est somptueux. Je lui ai dit que vous cherchiez, pour écrire votre premier roman, un lieu qui exacerbe les passions tout autant qu’une demeure silencieuse qui vous pousse à l’effort. Quoi de mieux pour l’écrivain que vous allez devenir que ce lieu plein d’ombres et de lumières, de sainteté et de supplices !

-Ce sont-là les commentaires qui me surprennent ! Iriez-vous dire à ce vieil homme qui possède cette maison que je vais livrer de grands combats ? Ce serait le déconcerter et le bercer d’illusions ! Quant à écrire un roman…

- Il connaît bien cette demeure même s’il ne l’habite plus.

- Peut-être mais je n’y serais qu’une gardienne et je vous avoue en être ravie. Les photos jointes à l’annonce me rendent fébriles. Cette vaste maison de maître comme il n’en existe que dans le grand sud, ces cyprès et cette colline. ..Vous me faites habiter chez Marcel Pagnol !

- Je n’ai jamais vu qu’il s’intéressait aux labyrinthes des passions !

- Je vous demande pardon ?

- Les échelles de la purification…

- Allo…Je ne comprends pas !

- C’est sans importance pour l’instant. En arrivant, vous penserez plutôt à Jean Giono et à d’autres auteurs, bien sûr. De toute façon, la bibliothèque de la villa est très vaste. Votre inspirations naîtra…

- J’écrirai ?

- Mais oui ! Vous ne serez pas qu’une gardienne car il ne le veut pas ainsi. Vous aurez envie que des lieux si beaux s’animent.

-J’écrirai vraiment ?

-Oui. C’est là une façon de rendre vivants ces pièces, ces couloirs, ce jardin…Vous y ferez évoluer des êtres de votre invention. Et pour ne pas que ce soit un séjour trop austère, vous recevrez quelques visites. Mon parent a une longue descendance et il lui reste tant d’amis ! Quant à vous, il est bien évident qu’à condition que vous ne logiez personne pour l’été, vous pouvez recevoir des visites.

- Bien, nous nous rencontrerons pour finaliser tout cela et nous…

-Non, vous signerez le contrat que je vous fais parvenir. Il comporte sa signature. Je vous enverrai un billet d’avion, un formulaire pour une location de voiture ainsi qu’un récapitulatif des tâches à accomplir ou à faire accomplir dans la villa. Tout ce que vous aurez besoin de savoir, Matteo, le plus sérieux des employés, vous le dira. Arrivée à bon port, il faudra retourner le véhicule de location car vous disposerez d’un break. Les commerçants, les entreprises, le médecin, il vous dira tout. Il est très aidant. Vous ne serez pas prise au dépourvu.

-Donc, je ne vous verrai pas…

- Ah mais si, en août, je passerai peut-être...

Je restais, malgré ma surprise, sur une impression positive et n’eus bientôt plus de cesse de recevoir mon contrat. Compte tenu que j’étais déjà salariée, je n’étais pas dans la posture d’une demandeuse d’emploi. Il s’agissait autant pour moi de saisir au vol l’occasion de vivre une expérience nouvelle que pour madame Larroque-Daubigny d’employer de façon ponctuelle une personne qui lui semblait digne de l’être. Chacun y trouvait son compte et sans savoir qui elle était réellement, je décidai qu’elle me trouvait aimable au sens propre et aimante. N’ayant jamais réussi à combiner l’un et l’autre, j’en fus ravie.

Quand me parvint le courrier attendu, je le restai le temps de déchirer l’enveloppe puis devins perplexe. Il s’agissait d’un contrat de travail en bonne et due forme, excluant tout amateurisme ou bénévolat. Mes heures de travail hebdomadaire étaient décomptées et mes jours de congés, s’ils étaient réglementaires, obéissaient à une règle simple : si, quand les invités de « Monsieur » étaient là, je devais travailler sans répit, je disposais de plusieurs jours de liberté ensuite et pouvais en jouir à ma guise. Tout cela m’aurait paru de bonne venue si un paramètre étrange n’était apparu : j’étais payée et très bien. Ayant vérifié ce que touchait un employé de maison à qui on aurait confié les mêmes tâches, je constatais qu’il touchait bien moins que moi ! Voilà qui était très étrange d’autant que j’avais répondu à l’annonce en proposant un dépannage et en précisant que ma demande était « informelle et non professionnelle ». Il y avait plus désarçonnant encore. On estimait par avance que je serais merveilleuse et on m’offrait donc une prime anticipée. C’était une grosse somme.

Il me vint à l’idée que rien de tout ceci n’était sérieux. A quoi bon signer un contrat que nul n’honorerait ? Qui me disait que ce Jacques –Alexandre Fiastre dont on m’expliquait qu'il était trop âgé pour vivre seul dans cette demeure provençale, coulait vraiment des jours paisibles dans une luxueuse  maison de retraite ? Et comment être sûre que cette mystérieuse madame Larroque-Daubigny , à supposer que ce fut son vrai nom, vivait vraiment à Neuilly sur Seine et avait des liens avec la Provence ? Quant à cette « Villa des anges » ? Avait-elle une vraie assise ?

Il faut croire que oui, que tout était vrai puis qu’ayant tout signé et accepté, j’allai à la poste la plus proche envoyer mon acceptation en recommandé. L’accusé de réception me revint sous quatre jours et je partis.

Après tout, cet argent que j’avais eu, je m’en étais affranchie pour me purifier (et non pour me dédouaner car je n’ai pas tous les défauts de la terre !) et voilà que, curieusement, on m’offrait une somme qui était bien plus conséquente. Tout m’ayant été réglé d’avance, je partis le cœur léger. Dans la salle d’attente de l’aéroport, je me plongeai dans la relecture du Hussard sur le toit de Jean Giono puis qu’après tout, j’allais à Nice puis à Manosque.

- Angelo, Angelo, villa des Anges ! De Giono à Stendhal, combien de pas y a-t- il ?

Je montai dans l’avion sans avoir la réponse. J’étais partie de Paris. On était en juillet et autour de moi, les vacanciers –les vrais- étaient tout à leurs émois : passeports, visas, décalage horaire.

De Paris à Nice, aucun décalage sinon le temps radieux et la Méditerranée qui vous sautait à la figure. Du bonheur. Du bonheur.