INGENIEUR

Les interrogatoires se succèdent. Il fait jour, il fait nuit, il a du sang sur le visage, il a soif et il a faim. Il tombe sous les coups.

Le geste de cet Allemand qui enlace la jeune mariée et cherche à l'embrasser. La rage du jeune mari. Le regard glacial du sous-officier une fois qu'il s'est mis debout et les enserre dans son mépris, soudain dégrisé et fier d'être un vainqueur.

Jacques crie, Jacques pleure, Jacques claque des dents, Jacques essaie de dormir après les questions qui reviennent sans cesse et cette violence physique si abrupte, si abjecte qu'il ne peut lui donner de nom, lui, le bon élève, le bon fils, le jeune homme de vingt-huit ans à l'intelligence aiguë.

Il connaît son catéchisme, Jacques. Il connaît Judas. Il pourrait livrer son ami, celui qui a cogné. On le libérerait, n'est-ce pas et il rentrerait chez lui, 4 boulevard Magenta...C'est c'est bien cela qu'on lui dit. Il n'a rien fait lui, en fait .C'est l'autre.

Donne l'autre

Allons donne

Tu es bien un homme instruit ?

Ta mère ?

Tu as des sœurs ? Un père ?

N'es-tu pas l'orgueil de ta famille ?

Donne l'autre, Jacques.

Tu es un ingénieur. Tu sais construire des ponts. Un homme utile pour nous. Combien utile !

Du reste, qu'est-ce que tu as contre l'Allemagne ?

Tu ne fais pas de politique. Si ? Non ?

Prison du Cherche-Midi.

Tribunal militaire.

Condamnation.

Fort de Vincennes.