INCO INCONNU

 

Perdu en gare de-Brotteaux

Premier février 1918. La guerre, que des généraux de mauvais augure ont imaginée courte, entre dans un tournant que chaque belligérant espère décisif. Les Allemands, dont la confiance s'est trouvée renforcée par les accords de BrestLitovsk, préparent une offensive sur la Marne qui doit faire pencher la victoire du côté du Kaiser. Mais l'Allemagne souffre. L'hiver a été rude, la pénurie se fait sentir. Les vieux soldats sont usés et les recrues, de plus en plus jeunes, sont loin de posséder l'enthousiasme patriotique de la génération de 1914.

Trop nombreux sont, en outre, les prisonniers dont l'entretien représente une charge très lourde à supporter pour un pays au bord de l'asphyxie. Aussi, des émissaires allemands ont-ils conclu des accords avec la Croix-Rouge pour que les soldats français les plus brisés, incapables de combattre à nouveau, soient renvoyés dans leurs foyers.

Le 1er-février au soir, donc, par un temps pluvieux à ne pas mettre un chef de gare dehors, un de ces trains de prisonniers en provenance de Constance arrive en gare de Brotteaux, non loin de Lyon. Sur le quai, des sergents aux capotes dégoulinantes, listes en main, s'efforcent tant bien que mal de mettre un peu d'ordre parmi ces hommes loqueteux, vêtus de haillons, tuberculeux ou gazés. Des commandements fusent, des noms et des matricules claquent dans les hoquets de vapeur de la locomotive. De jeunes femmes en costumes d'infirmière tendent vers ces soldats des assiettes de soupe fumante qu'ils prennent en les remerciant.

Puis, d'un pas pesant, chacun se dirige vers les camions qui les emporteront vers la caserne ou l'hôpital. Sur le quai désormais désert, seule la lanterne d'un gendarme en faction ouvre un chemin de lumière dans l'obscurité de la nuit, seulement dérangée par les clapotis de la pluie. Quelle n'est pas la surprise du factotum quand il découvre un homme prostré, appuyé à un pilier ! «Eh bien ! dit-il en l'abordant. Qu'est-ce que tu fais là, toi ? - Je ne sais pas.» Le gendarme approche sa lanterne du visage de l'inconnu.

Son teint est cireux. Une barbe de quinze jours court le long de ses joues. A l'évidence, l'homme est un soldat égaré.

«Tu étais dans le train de Constance ? insiste le gendarme.

- Je ne sais pas.

-Comment t'appelles-tu ?

- Je ne sais pas.»

Pour un gendarme qui a le règlement chevillé au corps, un individu qui ne peut dévoiler son identité devient un suspect en puissance.

«Suis-moi, lui dit-il. Je vois ce que c'est...»

Docilement, l'homme lui emboîte le pas. Dans la lueur blafarde de sa lampe de poche, le gendarme distingue qu'il porte une vieille capote de fantassin, délavée, élimée, sans écussons, un calot sordide sur la tête, un pantalon de civil en velors cotelé, des galoches.

Dans le bureau militaire de la gare, l'adjudant de service et deux soldats sont en train de dîner quand ils entendent frapper à la porte.

«Qu'est-ce que c'est ? tonne l'adjudant.» La porte s'ouvre devant l'inconnu que le gendarme pousse à entrer.

«Un lascar qui fait le dingo. Il ne veut pas dire son nom.»

L'officier n'est pas homme à perdre son temps, surtout quand la soupe est chaude.

«Qui es-tu ? lui demande-til.

- Je ne sais pas.

-Quel régiment ? D'où viens-tu ?

- Je ne sais pas.» Il suffit.

D'un bond, l'adjudant se lève, se penche sur cet énergumène puis, rouge de colère, assène :

-«Tu vas te fiche de moi lontemps ?

- Mangin, murmure enfin le soldat.

-Quoi, Mangin ?... C'est ton nom ?

- Non.»

L'adjudant faillit en tomber d'une syncope.

-«Alors pourquoi dis-tu Mangin ?

- Je ne sais pas. Mangin, poursuit l'inconnu en dodelinant de la tête.»

La réponse laisse l'adjudant pantois. Mais on ne se moque pas impunément d'un supérieur.

C'est écrit noir sur blanc sur le livret militaire. Question de discipline. L'index dirigé vers lui, il aboie : «Tu n'y coupes pas du conseil de guerre !».

Mais l'individu qui se trouve devant lui n'est plus dans la norme militaire. Aux paroles de l'adjudant, son visage se tord d'effroi. Ses mains tremblent sur sa capote détrempée. Puis, comme un enfant que l'on vient de punir, de grosses larmes coulent sur ses joues broussailleuses. Dans la salle, les quatre hommes ne savent pas quelle attitude adopter. Aucun n'ignore que la guerre n'est qu'une chienne de corde et de chaîne, prête à mordre si vous approchez trop.

Calmement, l'adjudant s'est rassis à son bureau. L'air pensif, il secoue la tête puis bougonne ! «Bon Dieu, qu'est-ce qu'on va bien pouvoir en faire ? A la caserne, ils n'en voudront pas. A l'hôpital non plus. S'en fiche pas mal. Pas de blessure ni de maladie».

Mais en homme de devoir, l'adjudant est bien obligé d'établir un rapport en bonne et due forme. Sur une feuille de service, il trace d'une belle écriture les premiers mots : «Monsieur le médecin-chef de l'hôpital de Bron, je vous fais conduire sous escorte un soldat trouvé errant...». Quelques secondes, son porte-plume reste suspendu en l'air. Puis il ajoute sans hésiter : «Ne sait ni d'où il vient ni quel est son nom».