Le soleil même la nuit. Écrits de France Elle.

10 décembre 2018

AUTEL DES MORTS Partie 2. Lydiane et Marseille. Travailler.

maquilleuses professionnelles

Lydiane.

Marseille. Mai 1981. Août 1983.

Elle maquille un comédien et, comme souvent, Nicolas est présent. Elle se penche sur un visage aux yeux clos. C’est celui d’un jeune homme qui se concentre. Le teint devient blanc, les joues se colorent de rose et les yeux se fardent de brun et de noir. Toujours, elle reste concentrée. Au bout de ses pinceaux, les couleurs s’appliquent, s’estompent et deviennent reines. C’est fini. Le comédien ouvre les yeux. Costumé, maquillé, il entrera en scène dans peu de temps. Lydiane entrevoit, l’espace d’un instant, la beauté d’un jeune guerrier ; Nicolas, qui aime voir sa mère au travail, est émerveillé une fois de plus. Pour cerner un visage et une personnalité, elle est parfaite et c’est une reine. Tout comédien veut être maquillé par elle. Pourtant, le chemin a été difficile. Au retour d’Italie, ils ont habité avec Bernard et Martine. La jeune mère paraissait si abattue qu’elle était prête à vivre de nouveau chez ses parents, les laisser élever son fils tout en la prenant en charge et retourner à sa formation première. Nul n’a compris pourquoi tout d’un coup, elle avait obtempéré. Gianni lui envoyait pas mal d’argent, comme pour se faire pardonner. Elle n’a fait ni une ni deux, a pris son enfant avec elle et est partie pour Marseille où elle a loué un deux pièces près du Vieux-Port. Elle a amassé de l’argent en travaillant tantôt comme serveuse tantôt comme réceptionniste puis c’est inscrite dans une école d’esthétique avec, pour idée, de s’orienter vers le cinéma ou le théâtre. Depuis l’Italie et Milan, depuis ses errances dans les grands musées, ses incursions à la Scala avec Gianni, depuis les films qu’ils ont vus ensemble, elle s’ouvre aux arts elle qui, suivant ses dires, pensait qu’on connaissait un peintre et son œuvre quand on achetait une belle boite de chocolat dans une grande surface, à Noël. A Marseille, le cinéma a eu ses heures de gloire mais tout ou presque se passe à Paris et Lydiane est bien trop méridionale pour se risquer aussi loin de ses chez elle. De par une partie de son prénom, Diane, elle est une chasseresse mythologique, belle, sauvage et puissante. De par l’autre aspect de son nom, Lydie, elle est une sainte. On dit, en effet de cette jeune femme originaire d’Asie mineure  a rencontré Saint-Paul au premier siècle et qu’elle s’est convertie au christianisme grâce à lui. Dans les deux cas, elle est volontaire et incarne une puissance de séduction un peu distante, lunaire dirait-on. Native du mois de février, elle est du signe de la Vierge, signe de terre à la discrétion trompeuse. En effet, Lydiane, sans briller et sans insister, court à son but. Ainsi rencontre-t-elle le metteur en scène Christian Méral. Ils discutent tout d’abord dans un café et à bâtons rompus. Lydiane boit un café allongé et Méral un expresso comme seuls savent en faire les Italiens, avec un verre d’eau. Il dirige « La Grande Maison », un théâtre qui fait le plein depuis sa création, deux ans auparavant.

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Ce lieu est emblématique de son époque, à savoir qu’on y fait table ouverte pour défaire et refaire le monde, avant ou après chaque représentation. Natif de Rodez, Méral a délaissé son Aveyron natal pour la cité phocéenne où il se déchaîne. Ses mises en scène de Molière lui ont permis d’établir sa réputation puisque son Tartuffe et son Ecole des Femmes ont créé l’événement. Lui, modeste, a juste déclaré qu’il se parjurerait en disant qu’il a fait du neuf avec du vieux. Non, il a juste fait parler l’incomparable Molière par la bouche de comédiens souvent chevronnés mais inconnus du grand public. Il n’a certes lésiné ni sur les décors ni sur les costumes mais pour cela, il a un argument infaillible : présenter un spectacle sans aucun artifice, c’est mépriser le public. Or celui-ci se déplace. Pourquoi alors mal le traiter ? Du Grand siècle, il est allé vers les Romantiques. N’a-t-il pas monté un étourdissant Lorenzaccio ? Et c’est négliger ses Caprices de Marianne ! Désormais, il oscille entre Brecht et Paul Claudel tout en allant vers des matinées pour enfants et des soirées où il évoque le cirque. Truculent, Méral joue sur sa silhouette enrobée et ses cheveux gris pour semer le doute. Ainsi, il est rabelaisien, cet homme qui monte Tête d’or ? Pas tant que cela si l’on se laisse pas prendre au jeu qu’il joue. Il a beau jouer au bon vivant, c’est un ascète et s’il parait leste avec les femmes, il les adore autant qu’il les redoute. Résolument hétérosexuel, Méral s’est marié une fois il y a bien longtemps mais a découragé sa femme par sa timidité en tous domaines, sexuel y compris. Célibataire depuis, il laisse dire qu’il a su, un temps, accumuler les conquêtes et depuis, mène une vie plus calme. Il a beaucoup d’amies femmes, il adore ses actrices mais aimer demande tant de temps et un investissement personnel si intense ! Il n’est plus prêt pour cela ou, plus exactement, il ne l’a jamais été, mais cela, ce n’est pas une version pour le grand public.

Donc, la première fois qu’il rencontre Lydiane dans un café, elle s’y laisse prendre.

-Comédienne ?

-Ah non pas du tout !

-Voulant l’être ?

-Je termine une formation d’esthéticienne. J’ai pris une option de maquillage au cinéma.

-Des trucages ?

-En quelque sorte.

-Vous truquez ?

-Comment ça ?

-Dans la vie, vous truquez ?

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AUTEL DES MORTS Partie 2. Maquilleuse de théâtre ?

EDWINA

Après Aix en Provence, Lydiane part à Marseille. Esthéticienne, elle est engagée par Méral, un metteur en scène estimé. IL cherche une maquilleuse de théâtre. 

-J’aimerais bien mais je suis trop lisse. J’avais un amant qui truquait. J’en ai eu un petit garçon.

-C’est ce qu’il faut retenir. L’enfant. Je suis sûr qu’il vous comble. Pour le reste, il vous faut faire un deuil, à ce que je comprends. C’est exigent et long. Mais allons au plus important : je suis metteur en scène. Retournez-vous. Vous voyez, la grande façade jaune là ? C’est mon théâtre.

-Désolée. Je ne vais au théâtre. J’ai mes cours et mon petit garçon va à l’école. Je m’en occupe et ne peux tout faire.

-Travaillez pour moi !

-Comment ?

-Vous aimerez…

-Je n’ai pas encore mon diplôme.

-Vous l’aurez. Alors, qu’en dites-vous ?

Elle pense qu’il plaisante mais ce n’est pas le cas. Quand elle réussit haut la main ses examens, il l’invite à dîner. Elle craint qu’il ne la courtise pour la forme et redoute sa réputation d’homme à femmes. Il se montre charmant et bientôt, elle signe un contrat. Elle est contente. Elle n’a pas failli. Elle a su jongler avec ses cours, ses stages et les exigences que pose l’éducation de Nicolas. Il a beau continuer de dessiner de façon étrange des créatures aux crânes énormes et d’étranges animaux échoués sur d’hypothétiques plages où ils sont éventrés, il ne pose pas de problème à l’école où il réussit très bien. En outre, il est svelte et beau, tout blond aux yeux clairs et plein d’un charme qui la renvoie immanquablement à Gianni, l’amant transalpin auquel sa raison lui impose de renoncer mais auquel ses sentiments la lient pour toujours. Elle l’adore et il l’adore mais jamais ils n’évoquent ces mois milanais où elle a souffert. Lui-aussi sans doute.

-Alors ?

Elle dit oui à Méral et plonge dans un univers bigarré où le théâtre est roi. Tout est jeu. Tout est masque. On adore ce qu’elle fait et si l’on peut être trivial, on ne va pas très loin. Elle sait y faire, Lydiane, avec ses airs de Vierge gardienne du temple d’Apollon. Avec elle, les mains baladeuses, les baisers volés et les invitations directes n’aboutissent pas. C’est qu’elle aura joué en rêve dans un de ces films de Buñuel où les héroïnes se meurent à petits feux d’éprouver des désirs contradictoires ou font tuer quelqu’un sur ordre parce qu’il faut bien que quelqu’un expie. La jeune Viridiana, au Mexique, donne tous ses biens à des mendiants monstrueux qui profitent d’elle et la désirent de façon nauséabonde. La jeune Séverine de Belle de Jour provoque le malheur de son mari, pour s’être fait combler dans un bordel et lui avoir fait des aveux tardifs et malséants. Prudence, Lydiane, prudence !

 

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AUTEL DES MORTS Partie 2. Avoir des amants.

Les Amants 1

Quittée par Gianni, Lydiane s'étourdit. 

Un homme pourtant se faufile. Il s’appelle Claude Filistrel. Il était déjà dans la troupe de Méral, à Rodez et il est l’un des fidèles à avoir tenté l’aventure marseillaise. Lydiane est très jolie mais il ne sait ni de qui ni de quoi elle se surprotège et contrairement à bien d’autre, il ne se soucie pas de laisser faire. Cette jeune fille effarouchée, il veut savoir qui elle est et s’y emploie. Il finit d’ailleurs par faire l’amour avec elle mais l’expérience se révèle difficile car pour elle, l’amour physique et sa félicité, c’est Gianni. Il la fruste plus qu’il ne la comble, tente de la toucher en s’intéressant à Nicolas et tombe sur les dessins de celui-ci. Ils sont effrayants mais qui le voit puisque presque personne n’en a connaissance ? De plus en plus présent dans le deux pièces que Lydiane continue d’habiter (une chambre pour chacun, un séjour, une cuisine et une salle d’eau pour deux), il tente d’alerter la jeune femme mais celle-ci est aveugle. Il s’implante, lit des histoires à Nicolas, l’initie au théâtre et sème partout des bougies parfumées. Il fait en sorte que l’amour que le jeune garçon a pour le dessin trouve une autre cible. Il faut dessiner l’avare en colère car il a perdu sa cassette, le médecin malgré lui car il préfère mal exercer la médecine par crainte des coups de bâton que d’avouer qu’il est un paysan roublard, monsieur Jourdain se rêvant Grand Mamamouchi ou Scapin faisant mine d’être blessé mais se rendant à un banquet. Intéressé par ce comédien longiligne et assez beau qui vient maintenant tous les jours, il s’ouvre à lui et tous deux se mettent à créer de grandes et belles affiches qui ornent le petit appartement. C’est un signal, celui d’une survie et d’un appel mais Lydiane n’est pas à même d’entendre ce retour à la vie non qu’elle ne redoute les dessins si torturés de son fils mais parce qu’elle est comme anesthésiée. Il a de bons résultats scolaires, le psychologue de l’école ne signale qu’une légère tendance au repli sur soi et les grands-parents maternels sont, pour une fois, avares de commentaires négatifs. Alors quoi ? Elle laisse Nicolas et Claude continuer dessins et découpages pendant quelques temps et laisse cet homme aimant s’implanter chez elle jusqu’à un coup d’arrêt brutal qui la laisse saisie.

Revenant un soir du théâtre, elle se laisse aborder par un Tunisien aussi jeune que beau. Il l’entraîne dans un hôtel borgne où, longuement, il lui fait l’amour. Il ne pense qu’à lui, ce que ni Gianni ni Claude n’ont jamais fait, mais peut-être parce que cette aventure l’excite prodigieusement, elle jouit très fort et à plusieurs reprises, à tel point qu’elle en reste étourdie. Ainsi, le plaisir physique peut être totalement dissocié de l’amour ou de l’affection ? Elle l’ignorait. Le jeune Tunisien prend tout l’argent que peut contenir son porte-monnaie mais elle s’en moque car elle a toujours très peu de liquide avec elle.

AMANTS TELECHARGES

Elle ne trouve même pas cela répréhensible et s’en amuse. La trouble tout de même le fait que six ou sept hommes lui succèdent, qu’elle les rencontre tous de façon brève, jamais chez elle et qu’elle est traversée chaque fois par ce même plaisir fulgurant. Qui a dit que tout cela était malsain ? Elle ne voit rien qui le soit là-dedans. Elle aime l’excitation des hommes quand elle enlève sa robe, adore qu’il lui retire eux-mêmes ses sous-vêtements, surtout sa culotte, apprécie qu’il bande et sait d’emblée comment les exciter. Elle attend impatience les préliminaires et désire longtemps avant qu’elle n’ait lieu, la pénétration. Quand l’homme est en elle et la besogne, elle est heureuse. Elle s’étonne de pouvoir ainsi faire sa putain alors que chez Méral, elle garde son image de femme inaccessible. Naïvement, elle se dit qu’en ce monde, les cloisons sont minces et qu’ils sauront ce qu’elle fait pour la méjuger. Elle se trompe, quoi qu’elle fasse, chez Méral, elle est chez elle. Qu’elle se mette à multiplier les aventures ne compte pas. Pour ces gens de théâtre, c’est anecdotique. Et l’anecdote, ce n’est rien. Les mois passent et elle continue. Elle jouit fort et à plusieurs reprises à chaque fois qu’elle a un amant. Qu’ils soient blancs, asiatiques, arabes ou noirs ne la dérangent pas si l’on n’est pas brutal et il semble qu’elle sache choisir car aucune de ces rencontres passagères ne se montre menaçante. Elle dirait même que c’est le contraire. On la lèche, on lui caresse les seins, on la doigte et avant de la prendre, on met un préservatif. On lui sourit après qu’elle ait pris un membre en bouche mais pas avant car on ignorait son savoir-faire ; on flatte son entre-jambe avec les doigts, on veut garder sa culotte humide…Elle n’a jamais peur, sauf si elle est trop lente la première fois. Les orgasmes qu’elle rencontre la laisse sans voix. Elle se les remémore ensuite avec passion…Elle ne voit pas la laideur des chambres, le côté hasardeux des premières paroles échangées et la rapidité des au-revoir. Elle ne peut rien voir de tout cela puisque seuls comptent les moments où elle jouit et ceux, parfois synchronisés, où son partenaire se libère dans son préservatif. Le reste…Elle dépanne financièrement mais de façon modeste plusieurs fois et accepte plusieurs autres l’argent qu’on lui donne. Il est sale. Ah bon ?

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AUTEL DES MORTS. Partie 2. Le désarroi de Lydiane.

AMANTS DE MAGRITTE

Claude sent qu’elle ne l’aimera pas alors qu’il a des atouts pour qu’elle s’éprenne de lui et pense la comprendre. Il finit par retirer toutes ses affaires de l’appartement et enlève aussi les grandes affiches pleines de collages qui ornaient les murs. Il laisse une lettre disant qu’il est déçu. On l’est toujours quand on aime sans retour. Elle est triste quand elle voit le message de Claude mais reste telle qu’en elle-même. Anesthésiée. Seul le plaisir physique a un sens, sinon quoi ? Elle ne voit pas tout de suite que Nicolas devient insomniaque, que la maitresse d’école s’affole et la contacte. Elle a peur bien sûr quand il fugue dans le hall d’un supermarché et qu’elle peine à le retrouver. Elle arrête d’emblée avec les hommes et le plaisir et bande ses forces. A qui parler sinon à Méral.

-Je suis nulle comme mère !

-Pourquoi cela, Lydiane ?

 -J’aimais un Italien mais il m’a laissée.

-Cela arrive d’être quitté et personne ne peut rire de cela.

-Je veux l’élever seule, ce petit garçon,  mais il y a  la vie, les tentations, tous ces types…

-Et le plaisir ? Quel âge as-tu ? N’existe-t-il pas ?

-Je n’étais pas amoureuse de Claude. Il m’a quitté. Je lui en ai fait voir.

-Claude ? Bon, admettons que tu n’as pas été très claire avec lui. Il l’aura mal pris mais il est solide comme type. Il aime l’Aveyron et y est retourné. Ne t’inquiète pas de lui.

-Je suis mauvaise pour Nicolas.

-Mauvaise ? Comme tu y vas avec le vocabulaire ! Bon, plaisantons un peu ! Je monte Andromaque, figure-toi, une fille dans ton genre…Que des problèmes !

-Mais tu t’amuses de mon cas !

-Pas du tout. Tu es encore très jeune et tu es seule. Tu as besoin d’avoir du temps pour toi parce que tout est allé très vite. Tes parents aiment leur petit-fils et tu aimes tes parents ? Alors, c’est simple non ?

-Andromaque, elle est dans mon genre ?

-Oui. Elle est triste et belle. Elle a perdu Hector, qu’elle aimait par-dessus tout et elle n’est plus princesse de Troie mais une esclave dotée d’un petit Astyanax pour lequel elle tremble sans cesse car il est fragile et menacé. Tu sais, les Tragiques, c’est nous si tu y regardes bien.

-Elle a été conduite en Grèce de force, c’est cela et un général ennemi est amoureux d’elle…

-C’est plus ou moins ça.

-Mais je ne suis pas comme elle ! Je ne suis pas une prise de guerre ! Et Je ne suis pas non plus une otage !

-Si, tu en es une pour cet Italien,  même s’il ne se manifeste que par des mandats parce ce que quoi que tu dises ou fasses, tu restes à lui. Alors c’est compliqué… Et puis, Lydiane, tu m’excuseras, mais le théâtre, c’est mon rayon. Je suis metteur en scène. Ton petit bonhomme va à Aix pour le moment. Crois-moi, c’est le mieux !

-Ce n’est pas tragique, ça, il n’y a pas de dieux offensifs…

-Bien vu, c’est dramatique. Mais pour son départ, ça ne change rien. Ne m’en veux pas si je te bouscule mais on a besoin de toi ici et ça te fera voir les choses autrement d’être seule, quelques temps. Tu amélioreras ta connaissance des Classiques et Dieu sait si tu as des lacunes…

Elle tergiverse un peu puis se sent à ce que dit Méral. Il a raison. Elle a besoin de souffler.

 

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09 décembre 2018

AUTEL DES MORTS Partie 2. Un choc d'enfance.

 

UNE AUTRE IMAGE DE LILLI

Lilli

Aix en Provence. Juin 1983. Juin 1984.

Aix. Lydiane roule vite et Nicolas est ému. Emu car content. L’école marseillaise lui a pesé sans qu’il l’ait jamais dit et retourner à Aix, c’est renouer avec les premiers mois de sa vie, quand il était naissant et que Gianni aimait sa mère. Les parents Garsenti ont vendu leur bar-tabac qui leur a fait gagner pas mal d’argent car Bernard est fragile du cœur. Ils tiennent un salon de thé qui ferme à dix-huit heures et vivent maintenant dans une jolie maison près du cours Mirabeau. Avec le temps, ils se sont adoucis, Martine surtout et c’est avec plaisir qu’ils accueillent de nouveau Nicolas, s’abstenant de toute remarque négative à l’égard de sa jeune mère. Il est entendu que Lydiane passera une fois par semaine et qu’à l’occasion, elle restera dormir. Elle téléphonera tous les deux jours. D’emblée, tout s’annonce bien, un entretien entre l’enfant et un psychologue étant même programmé. On déjeune et on se promène dans une lumière déjà estivale en parlant et de rien. Comme par enchantement, sa nouvelle école plaît au jeune garçon et ses craintes s’estompe. Il ne découpe ni ne dessine plus rien, fait la cuisine et les courses avec Martine et tente de lui voler la vedette aux mots croisés. Quant à Bernard, il le fait parler des textes qu’il aime et surtout des Misérables, roman lu et relu tant de fois et dont il sait parler à merveille. Tenu à la lisière du monde du théâtre (Lydiane ne l’a que très rarement conduit chez Méral), plus ou moins introduit dans celui-ci par Claude, Nicolas est avide de héros et d’héroïnes de romans. Lui en présenter, les faire vivre, c’est le conquérir. Alors, Bernard part en campagne et lui présente Jean Valjean, Fantine, Cosette et les Thénardier avant d’en venir à Javert et à Marius. Nicolas exulte devant cet homme banal aux cheveux gris qui peut, d’un moment à l’autre, devenir un conteur hors pair. Il exulte d’autant plus que le talent de son grand-père ne se limite pas à une seule œuvre. Bernard n’est certainement pas un érudit mais il aime, outre plusieurs romans de Victor Hugo, Alphonse Daudet dont il sait mettre en valeur tant Les Lettres de mon moulin que Tartarin de Tarascon. Il ignore un certain temps que Bernard reprend auprès de lui le rôle qu’il a pu jouer longtemps auparavant auprès de sa fille unique et quand il l’apprend, il en est heureux. Féru de littérature, Bernard est aussi un bon connaisseur de l’histoire de la Provence. Il sait la présenter en mots simples et se montre captivant quand il rattache cette région aimée à l’histoire du destin français. Ainsi entre une femme vieillissante mais joyeuse et pleine d’allant et un cafetier qui cache un érudit, Nicolas retrouve t’il une harmonie intérieure qui l’avait désertée. Lydiane, quand elle vient, le remarque et s’en réjouit.

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En littérature ou en histoire, il y a des visages forts : les libérateurs, les héros issus du peuples, les grands guerriers, les politiques. Il est facile, si l’on est bien accompagné, de s’y retrouver. Toutefois, Nicolas le découvre peu à peu, la littérature aussi bien que l’histoire est emplie de personnages secondaires certainement pleins de vie mais fugaces. Ceux-là, pourtant ont eu une existence propre, des joies, des peines et un rôle plus ou moins grand à jouer dans une construction littéraire, politique ou sociale. Et personne ne parle d’eux…

Martine, depuis qu’elle a plus de temps pour elle, fait partie d’une chorale et deux fois par semaine, elle sort le soir. Manifestement, elle s’amuse beaucoup. Le grand-père et son petit-fils regardent la télévision ensemble et ce sont souvent les mêmes émissions qui les réunissent : adaptation de pièces de théâtre, séries historiques, dessins animés, séries pour la jeunesse. Ce soir-là, il bavarde avec Lydiane et la sent joyeuse quand son grand-père l’appelle. Content d’avoir bavardé avec sa mère, il le rejoint.

-Bon, je vais changer de programme. Celui-là est difficile pour toi.

-De quoi parle ce que tu regardes ?

-C’est une émission sur la seconde guerre et les camps de la mort, enfin ces camps où on a tué des millions de personnes. On fête la libération des déportés aujourd’hui.

-Alors on regarde ?

-Tu n’as que dix ans !

-Laisse.

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AUTEL DES MORTS Partie 2. Une émission sur Irène et Lilli...

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Une femme entre deux âges vient d’apparaître à l’écran. Son visage n’est ni jeune ni vieux. Il n’est pas particulièrement marqué mais il en émane une tristesse profonde et diffuse. Elle porte un tailleur gris, un chemisier clair et elle a un serre-tête recouvert de velours dans les cheveux. Elle parle et Nicolas est suffoqué.

Je m’appelle Anna Becker par mon père et Isserman, par ma mère. Vous me demandez de parler des enfants cachés, de ceux qui ont échappé aux persécutions grâce à l’intervention de Justes qui se sont chargés d’eux. Je vais vous livrer mon expérience. Sachez qu’elle est positive. Je sais bien que d’autres, se trouvant dans la même situation, n’ont pas été bien traités et que, de ce fait, mes déclarations paraîtront très aléatoires mais j’ai eu beaucoup de chance…

-C’est une émission difficile pour toi !

-Laisse, Papet, laisse.

La femme s’est arrêtée de parler et on entend une des ballades de Chopin que Nicolas commence à aimer. Sur ce fond musical, apparaissent les photographies d’un jeune couple. Le jeune homme est blond, grand et a des très réguliers. Son physique évoque celui d’un homme du nord en pleine possession de sa force et de son intelligence. Plus petite, mince, la jeune femme a un joli visage souriant. Tantôt ses cheveux tombent sur ses épaules, tantôt, ils sont tressés. Nicolas admire la finesse de ses traits et l’ingénuité touchante de son regard.

Comme vous pouvez l’imaginer, tout ce qui touche à cette période sinistre est pour nous « les héritiers », un fardeau parfois impossible à porter. Ne pas avoir été aimé d’eux comme ils l’auraient voulu, savoir leur fin atroce…C’est très difficile, très difficile…Je suis restée trois ans avec Jean et Roberte, des fermiers qui ont fait leur possible. C’est une femme, Germaine Million, qui les avait contactés. Elle avait un réseau de familles comme ça ! Incroyable, n’est-ce pas. C’était une directrice d’école, tout ce qu’il y a de plus stéréotypé comme femme : le prototype de la vieille fille si vous voyez ce que je veux dire. Et derrière cette apparence de dame comme il faut, il y a ce cœur d’or et ce courage insensé. Je lui ai rendu hommage chaque fois que je l’ai pu. Naturellement, mon transfert s’est fait de façon secrète et on m’a fait comprendre que j’étais en pension. Je voulais garder le contact avec mes parents. J’ai écrit des lettres qui n’ont jamais été postées et je n’ai jamais eu de nouvelles. Elle a été arrêtée lors de la rafle du Vel d’hiv et est morte en Pologne comme tant d’autres. La réalité de la mort, dans ces cas-là, n’est pas tangible. J’ai admis qu’elle était morte mais il m’a fallu des années pour que tout en moi l’accepte, le moindre de mes os, le plus fin de mes cheveux. Il a fallu que tout ce que j’étais s’en imprègne alors même qu’on m’avait avisé de sa mort. Lui a pu se cacher un an de plus mais il s’est fait prendre lui-aussi et j’ai connu le même processus le concernant. Ce qui est terrible c’est de garder tout cela pour soi…

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On voit de nouveau défiler des photos du couple, heureux, main dans la main puis on les voit séparément. L’un et l’autre sont beaux et très complémentaires.

Ils étaient comédiens l’un et l’autre et travaillaient dans la même compagnie. Je cherche à me souvenir d’eux comme ils devaient être avant que cette tempête ne les emporte, quand chacun d’eux finissaient ses études au lycée puis commençaient ses études de théâtre. Ils ont eu chacun de leur côté de beaux rôles. Elle a été Hélène dans La guerre de Troie n’aura pas lieu et il a joué Amphitryon. Il a aussi été l’Hyppolite de Phèdre. J’ai pu reconstituer leurs carrières à l’un comme à l’autre et bien que courtes, chacune d’entre elles a été bien remplies. Je préfère penser à ces beaux moments de leurs vies plutôt qu’à cet exil de trois ans que j’ai connu en Dordogne. J’ai été recueillie par des gens très rustres, qui vivaient au milieu de leurs bêtes. Je ne peux que les remercier car jamais ils ne m’ont maltraitée mais ils étaient incultes, presque primitifs dans leur façon de vivre. Quand je les ai quittés, j’ai pleuré et eux-aussi. Il me restait très peu de famille et j’ai été littéralement adoptée par un lointain cousin de mon père qui est venu d’Angleterre pour me récupérer. Passer de cette ferme branlante à une élégante maison du Yorkshire m’a changé la vie et causé du souci.

Elle apparait maintenant telle qu’elle était avant la guerre puis à la fin de celle-ci. On découvre d’abord une jolie enfant bouclée puis une petite fille un peu maigre et triste.

Ne croyez pas que j’étais mal nourrie. Roberte faisait beaucoup à manger. Elle était d’ailleurs assez grosse. Tonton Jean, lui, restait grand et sec. Non, c’était ma nature : je ne grossissais pas et du reste je suis toujours restée mince.

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AUTEL DES MORTS Partie 2. Une émission sur Lilli Page, celle qui se cachait...

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Nicolas, dix ans, regarde une émission sur les enfants de déportés. Y parle une femme étrange dont le pseudonyme, pendant la guerre, était Lilli Page.

On la voit jeune fille en Angleterre, au côté d’Andrew Beardsley, son « tuteur ». Puis on revient à la toute petite fille du début et à la fillette trop sérieuse de l’après-guerre.

Cette période-là a été délicate pour lui comme pour moi. Celui qui est devenu mon tuteur menait une vie de célibataire endurci. C’était un intellectuel, un érudit. Il avait enseigné la littérature à Oxford et travaillait désormais à Londres. Il a voulu se charger de moi et m’a dit ne jamais l’avoir regretté. Cependant, il a du faire beaucoup d’efforts et moi-aussi. Et puis, il ne faut pas oublier que c’est grâce à lui que j’ai fait des études de journalisme. Je parlais anglais et j’avais le français. Ça me servait. Etrange n’est-ce pas, ces changements d’identité ? S’appeler Anna Isserman pour devenir Lilli Page et abandonner Lilli pour redevenir Anna... Il m’en a fallu du temps pour accepter toutes ces métamorphoses. J’ai eu comme qui dirait  une vie tremblée…Une vie où j’ai dû me cacher enfant car j’étais juive alors que toute ma famille se disait française et ne pratiquait pas le judaïsme pour me retrouver en Angleterre avec un lointain parent qui accordait beaucoup d’importance au fait d’être juif. Non pas qu’il eut été très religieux mais parce qu’il respectait une tradition millénaire et le destin si particulier d’un peuple…IL a fallu que je compose avec tout cela et que je fasse mes choix. J’ai, un temps, été juive pratiquante, ce qui a correspondu pour moi a une vraie initiation puis je suis devenue plus réservée, agnostique disons mais jamais séparée de la Torah et de mes origines…

De nouveau, passent des images des parents mais elles sont fugaces. Lui succèdent des portraits d’Anna adolescente puis jeune femme. Sa ressemblance avec sa mère est frappante. On la découvre travaillant pour divers grands quotidiens anglais puis à Paris où elle est correspondante du Times. Elle se marie à Paul Devernois, un journaliste français et a deux fils. Sur toutes les photos qui défilent, elle a quelque chose d’altier et de volontaire. Ce n’est que prise dans l’axe de cette caméra de télévision qu’elle offre ce visage un peu défait, cette peau presque translucide et ce chagrin que plus rien ne voile. Elle regarde longuement le spectateur puis soudain semble rassérénée.

J’aurais pu les oublier dans un coin de ma mémoire comme certains l’ont fait mais j’ai choisi de ne pas le faire. Je crois que leurs âmes errent auprès de moi, loin de cette horrible machine à tuer qu’était ce camp polonais, et qu’elles me consolent de tout. Mon mari, d’abord sceptique, s’est rangé à mon avis et nos enfants aussi, même s’ils n’expriment pas leurs sentiments de la même façon. Je m’estime être la gardienne de leurs mémoires non écrites et de leur vie passée et ma famille est ma garante. En quelque sorte, c’est une victoire sur la mort et l’oubli, oui, une victoire…

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Une dernière fois, la femme regarde les spectateurs mais cette fois, elle sourit. Oh, pas un sourire radieux, non mais un autre plus léger et plus intérieur. Sur une autre ballade de Chopin, l’émission se conclut et comme une autre s’annonce sur Auschwitz, Bernard qui estime avoir peu de conscience politique mais un sens aigu de l’injustice et de l’horreur que certains humains peuvent faire endurer à d’autres, ne tergiverse pas. Il éteint le téléviseur. Tous deux gagnent la chambre de Nicolas et celui-ci se met rapidement en vêtements de nuit. Bernard de s’éclipse pas car il sent que son petit-fils veut lui parler.

-Il y en a eu beaucoup, des enfants cachés ?

-Oui, on les mettait en zone libre, enfin tant qu’elle a existé.

-Et après ?

-Tu as bien vu : peu ont retrouvé leurs parents et dans quel état. Ils ont dû, avec les moyens du bord, recréer une vie de famille. D’autres, comme elle, ont été adoptés par un membre de leurs familles qui avait survécu. Il y a eu pas mal de cas comme cela. Et il y a des adoptions aussi. Beaucoup, quand ils sont devenus plus grands, ont émigré en Israël.

-C’est assez incroyable, ce qu’elle a fait, elle.

-Je trouve aussi.

-Elle a l’air si vieux pourtant et si triste !

Bernard contemple Nicolas, qui s’est assis sur son lit et s’interroge. Quelle conscience un enfant peut-il avoir du mal et de la façon dont il peut ronger un individu ? Il reste perplexe.

-Elle est mélancolique car ses parents lui ont été enlevés et Dieu sait dans quelles circonstances ! Quant à être vieille, tu fais erreur. Elle avait cinq ans en 1942, ce qui fait d’elle une quadragénaire. Je suis sûr que bien coiffée et photographiée autrement, c’est une jolie femme. En tout cas, elle a beaucoup d’aplomb et elle sait toucher son public. Elle suscite l’admiration.

 

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AUTEL DES MORTS Partie 2. Une émission sur la déportation. Le visage de Lilli Page.

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Nicolas a dix ans. Avec son grand-père, il voit une émission sur les enfants de déportés, ceux dont les parents ne sont pas revenus...

Nicolas opine du chef. Il entend encore la voix d’Anna.

Lilli Page. Il fallait bien un nom d’emprunt. Je me suis appelée ainsi des années durant. A la libération, ce nom m’a pesé. Voyez-vous, mes parents interprétaient Molière, Racine et Jean Giraudoux. S’ils avaient vécu, ils auraient été parfaits chez Anouilh. Alors, découvrir qu’il existait un lieu comme l’hôtel Lutetia et qu’on pouvait venir y attendre des gens qui avaient connu les wagons plombés, les sélections, la misère physique et morale, c’était affronter des manques terribles et pas seulement les miens. J’avais huit ans ! J’étais avec Germaine qui m’avait fait revenir chez elle après ces années en Dordogne. Je ne pouvais rester seule à l’attendre, j’en étais incapable, alors j’ai su très vite. On les attendait, on les attendait et on voulait qu’ils reviennent comme on les avait laissés, en tout cas pas avec ces carences et cet air hagard. J’accompagnais Germaine dans les gares, les hôtels comme celui que je viens d’évoquer et on épluchait les listes. Leurs deux noms n’apparaissaient jamais. On assistait l’une comme l’autre à des scènes hallucinantes. Elle a compris avant moi mais elle ne m’a pas dit de ne plus espérer. On ne savait pas grand-chose. De l’horreur de la déportation, on a appris beaucoup mais plus tard. Le Vélodrome d’hiver n’a pas été évoqué des années durant comme un lieu de rafle mais pour les manifestations sportives qui s’y déroulaient. Il y a eu comme un grand silence. Je suis restée un temps avec Germaine. Elle était infatigable. Mon parent anglais m’a retrouvée grâce à elle et il est venu. Il parlait un français très stylé, celui qu’on trouvait dans le temps dans certains manuels anglais. J’étais intimidée. Il a dû comprendre que m’apprivoiser prendrait du temps. Moi, je voulais rester avec Germaine et attendre encore. Elle était un lien fort avec ma mère, qu’elle avait connue et aimée. Irène, disait-elle, adorait L’Aigle à deux têtes de Jean Cocteau et lui, mon père, qu’elle avait également connu, il voulait faire des récitals de poésie : lire Apollinaire ou Arthur Rimbaud…

ORLEANS

 

-Est-ce que tu avais entendu parler d’elle ?

-Lilli Page ? Non, jamais.

-Je voulais dire l’autre…

-Germaine Million. A priori, je te répondrais non mais cette guerre n’est pas si lointaine.

-On pourrait trouver quelque chose sur elle ?

-En s’adressant à des historiens spécialisés dans cette période, oui. Encore que…Attends !

-Tu sais quelque chose ?

-Eh bien tu vois, il me semble bien qu’elle avait une maison à Lourmarin, à vrai dire, une belle propriété. C’est très fermé. Il s’y passe toujours des choses mais pas grand monde ne sait quoi…

-Et Irène Isserman ?

-Peut-être. Tu sais il y a des associations juives qui ont comptabilisé les morts par déportation et commencé un travail de réhabilitation. Je n’en connais pas par ici mais ça peut se trouver…

-J’aimerais savoir.

-Tu es très jeune !

Il s’est allongé dans son lit et ferme les yeux. Il revoit le visage de la comédienne et celui de sa fille mais c’est la jeune femme de la rafle du Vel d’hiv qui l’interpelle et il ne sait pas pourquoi.

Les mois qui passent n’entraînent pas l’oubli. Le fidèle grand-père lui montre des articles de journaux, achète quelques livres. L’enfant essaie de comprendre. Les faits sont là, implacables mais le visage de l’actrice se dérobe. Il n’est dans aucune page. Où le trouver ?

 

AUTEL DES MORTS Partie 2. Les larmes de Lydiane.

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Lydiane. Aix-Marseille.

Juillet 1984. Août 1986.

Lydiane reçoit toujours des lettres d’Italie et Nicolas a onze ans. Elle n’est jamais retournée à Milan et Gianni se s’est jamais signalé ni à Aix ni à Marseille. Il a fait du chemin, est maintenant universitaire dans toute l’acception du terme et a publié un recueil de nouvelles. Celles-ci, mi érotiques mi fantastiques, ont beaucoup plu en Italie et ont été traduites en français. Il y a aussi un roman dont l’action se situe à Rome dans les années soixante, au moment du « miracle italien ». S’il n’est pas certain qu’il ait l’étoffe pour faire une carrière d’auteur, il possède un style fluide et agréable qui plait beaucoup et surtout, il sait soigner les débuts de ces textes, trouvant les accroches nécessaires pour séduire son lecteur. Lydiane a lu les nouvelles et vient d’acheter le roman dont la traduction français vient d’être faite. Elle admire le talent de Gianni et regrette une fois encore qu’il l’ait rejetée. Elle sait qu’il plait aux femmes et qu’il a des liaisons. Comment un homme aussi séduisant que lui n’en aurait-il pas ? Toutefois, il n’annonce jamais qu’une femme est désormais plus importante qu’une autre. Ce simple fait, qui n’a en soi rien de rassurant car il transforme le jeune italien en don juan, rassure Lydiane. Toujours romanesque, elle songe souvent aux liens secrets qui les unissent encore l’un à l’autre. Elle ne tient à personne et il fait de même…

Mais tout change avec une lettre différente des autres. Il a rencontré Sofia. Elle travaille dans une importante maison d’édition milanaise et elle lui plaît. Il doit l’avouer, cette rencontre est encore très récente mais il a l’intuition qu’il s’agit de la femme de sa vie. Outre sa beauté, Sofia a beaucoup d’abattage. Elle a reçu la meilleure des éducations, passé deux ans aux Etats-Unis et possède une intelligence scintillante. Gianni se modère bien sur le fait qu’elle est très séduisante mais le coup est porté. Il laisse entendre qu’il veut lier sa vie à celle de cette femme.

Toujours employée au théâtre, Lydiane y multiplie les tâches. Elle est toujours maquilleuse mais elle est également costumière et s’occupe –très bien, d’ailleurs- du petit restaurant qui propose après chaque représentations, des plats à la bonne franquette. Elle est très appréciée et se montre le plus souvent enjouée, c’est pourquoi, quand Méral la découvre atterrée, il ne manque pas de la solliciter.

-Il va se marier, je crois.

-L’Italien ? Il y a longtemps que tu ne l’as vu. Je sais que tu espérais qu’il te reviendrait.

-Et ça n’existe qu’au théâtre, bien sûr, pas dans la vie.

-Ne compte pas sur moi pour te répondre ainsi. Tu ne veux pas tomber amoureuse et c’est, pourtant, ce qui pourrait t’arriver de mieux ; Là, je parle de ta vie. Pour ce qui est du théâtre, laisse-le de côté.

Lydiane ne comprend pas que Méral a raison. Elle l’adore mais il mène une drôle de vie d’ascète, sous ses dehors d’homme rond et affable. Que sait- il de l’amour, quand il n’est pas théâtralisé ?

-Cesse de pleurer, Lydiane !

-Non !

AUTEL DES MORTS Partie 2. Les errances de Lydiane.

ADOLPHE CONSTANT

Perdue suite à la défection de Gianni, l'homme qu'elle aimait, Lydiane a des aventures.

Elle rencontre dans un café, un ex-légionnaire dont elle devient la maîtresse. Il en a d’autres car il est très à cheval sur sa virilité et ses prouesses sexuelles. C’est un amant incandescent et qui la fait vibrer, elle qui, depuis quelques temps, a moins d’aventures. Sergio, cependant, est un type bizarre dont elle devine qu’il peut être violent. Elle le voit beaucoup. Il se dit prêt à la cloîtrer tant elle lui convient sexuellement. Il en arrive même à l’enfermer chez lui, ce qui l’affole car elle ne manque jamais d’aller une fois par semaine à Aix voir Nicolas et ses parents. Prise au piège, elle se demande comment échapper à cet amant plus primitif que primaire puisqu’il l’attend devant le théâtre, lui fait des scènes quand elle veut aller chez elle et menace de la frapper. Il se risque à la gifler en privé mais elle craint un esclandre devant Méral et ses comédiens. Aux abois, elle ne sait que faire face à cet amant fougueux qui l’emporte dans le plaisir physique plus loin que quiconque ne l’a fait, mais qui, en même temps, la traumatise. Elle est sans solution mais son corps parle pour elle. En quelques jours, elle développe sur tout son corps et son visage une sorte d’herpès particulièrement voyant. Elle est couverte de marbrures. La croyant atteinte d’une maladie honteuse et qu’elle lui a cachée, l’amant possessif la chasse de chez lui et court se faire soigner pour des troubles imaginaires. Vivant d’exactions diverses dont elle devine qu’elles sont malhonnêtes, il manque de prudence et se fait arrêter. Lydiane tremble encore pendant plusieurs semaines mais l’homme est sous les verrous. Elle respire même si elle ne guérit pas.

Cette période marque un tournant dans sa relation avec son fils. Elle le fait venir à Marseille de temps en temps et elle ne sait comment il a vent de cette liaison. Il le prend très mal. Il comprend que sa mère se sente seule mais qu’elle ait des aventures avec l’un et l’autre des comédiens de Méral (il connaît certains d’entre eux) le dérangerait moins que d’apprendre qu’elle couche avec un type louche qui a maille à partir avec la justice. Comment peut-elle faire cela ? Il se ferme à elle. La maladie de la jeune femme le laisse insensible. Il la voit commune une juste punition. Voilà ce qu’il en coûte de se traîner aux pieds d’un légionnaire tordu au passé douteux et aux sales fréquentations ! Elle ne peut donc pas rester tranquille et ne pas éclabousser l’honneur de ses parents et la jeunesse de son fils ? Quel respect a-t-elle d’elle-même pour se comporter ainsi ?

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Il ne crie ni ne se fâche mais il est froid avec elle et évite de la voir seule. Il refuse désormais de la voir à Marseille et ne la rencontre qu’avec ses grands-parents. Dépassés par les frasques de leur fille, ceux-ci ne cherchent pas à envenimer la situation mais le jeune garçon refuse tout rapprochement. C’est la première fois, depuis le pathétique retour de Milan, qu’il juge aussi cruellement sa mère et la condamne. En secret, il lui oppose l’image de cette femme disparue, celle qui, avant d’être déportée, se produisait sur des scènes parisiennes et suscitait l’admiration. Elle n’aurait jamais fait cela, même malmenée, même malheureuse. Jamais elle ne se serait couverte de ridicule. Il prononce son nom, la nuit. Il dit « Irène ». Mais il n’en parle à personne. Cette histoire entre cette actrice morte et lui doit rester secrète.

Au théâtre, on s’étonne et on plaint Lydiane, qui couvre son visage d’un épais fond de teint pour masquer le désastre. On la conseille aussi en lui donnant de bonnes adresses. Elle court les médecins.

Méral fait des prédictions :

-Il était peut-être écrit que tu devrais courir les médecins pour rattraper ton apparence perdue.

-Que veux-tu dire exactement ?

-Que tu seras soignée.

-Soit. Et quoi de plus ?

-Que tu en seras heureuse !

Puisque rien n’y fait, Lydiane finit par obtenir d’une des comédiennes qui le tient de sa meilleure amie qu’un dermatologue vient d’ouvrir un cabinet médical à Marseille. C’est une sommité et en ce cens c’est une bonne nouvelle. La mauvaise est que sa réputation parisienne l’a précédée et que, déjà, il ne sait où donner de la tête. Il lui faudra donc patienter et elle, le fait, deux mois durant, souffrant toujours de ses plaques qu’elle a partout et des démangeaisons qui les accompagnent. Elle souffre d’autant plus moralement qu’elle sait qu’au prochain courrier venant d’Italie, Gianni lui annoncera son mariage. Curieusement, il ne dit rien depuis des semaines.

Vincent Lapierre a installé son cabinet sur les hauteurs de Marseille, près de Notre-Dame de la garde. Lydiane, un foulard sur la tête, y va seule et attend longtemps dans une salle d’attente où il lui semble que les patients qui attendent ne cessent de la regarder. Enfin, une porte s’ouvre et le médecin apparaît. Il a la quarantaine et un physique un peu hautain qui ne la rassure pas. Il la fait s’allonger, se penche sur sa peau abimée et s’enquiert des traitements qu’elle a suivis. Ils sont souvent contradictoires et de toute façon peu opérants. Il lui donne à faire une batterie d’examens et lui donne un rendez-vous très proche. Il est très froid de contact mais il la rassure. Il prend son cas au sérieux. Curieusement, elle se dit au sortir de cette première consultation qu’il va soigner tout ce qui va mal à l’extérieur d’elle-même mais aussi à l’intérieur. Il va le faire, en ce sens, elle ne se trompe pas mais il va devoir se battre. Les analyses faites, il monte au créneau avec un traitement très différent de ceux qu’elle a pris. Peu de pommades et d’onguents mais des comprimés. Les effets sont longs à venir d’autant que la lettre redoutée arrive et que Méral doit passer des heures et des heures à consoler la jeune femme…

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