Le soleil même la nuit. Écrits de France Elle.

14 février 2019

AUTEL DES MORTS VILLA DES VIVANTS. SECONDE PARTIE

ECOLE COMMUNALE

 

SECONDE PARTIE

FIN DES ENFANCES

 

 

 

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AUTEL DES MORTS VILLA DES VIVANTS

 

SECONDE PARTIE

 

Nicolas, le fils de Lydiane la Française et Gianni l'Italien vit désormais

seul à Marseille avec sa mère. Celle-ci travaille comme maquilleuse de théâtre

pour Méral, un metteur en scène à succès, qui

dirige un théâtre dans la capitale phocéenne.  La séparation d'avec son père

pèse à Nicolas d'autant que sa mère, encore toute jeune, a des aventures...

Souvent chez ses grands-parents, le jeune garçon

voit un soir une émission sur la fille d'une déportée de l'holocauste.

Il en reste marqué...Les années passent et Nicolas étudie dans un lycée lointain.

Le mariage de sa mère l'incommode...

Toujours en quête de son père, il finit par convaincre celui-ci

de le rejoindre en Italie...

Chemin faisant, il rencontre Sylvia, une adolescente

comme lui, un peu perdue...

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AUTEL DES MORTS. PARTIE 2. 13 JUILLET 1942. Irène rejoint une cache.

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Paris. 13 juillet 1942.
Irène.

Elle ne devrait pas lui répondre mais la journée n’a vraiment pas passé vite. Elle a peur. Ce doit être pour cela. Elle se hâte maintenant. Trop de rendez-vous manqués. Trop de dangers. Elle a croisé cet homme sans y prêter attention avant de se retrouver face à lui quelques minutes plus tard. Il s’intéresse à elle, elle le comprend tout de suite. Le temps est splendide, il n’a rien faire et il sait à quel point il fait de l’effet aux femmes encore jeunes et pleines de style, comme elle.
-Le soir est jeune et la nuit va être merveilleuse. Regardez ces couleurs dans le ciel, ce bleu-pâle et cet or fondu. Vous n’y êtes pas sensible ? Allons, une jolie femme comme vous…
Elle s’est arrêtée un instant. Il n’y a pas à dire, elle est sensible à sa beauté. Intérieurement, elle se morigène puis hâte le pas. Son admirateur est têtu. Il lui emboite le pas.
-Oh mais qu’ai-je dit ? J’ai parlé du ciel, pas de vous. J’aurais pu dire que vous avez des traits réguliers, des yeux clairs et hautes pommettes. Le tout vous rend extrêmement charmante, je dois dire d’autant qu’il faut ajouter à cela une silhouette mince et une belle démarche. Mais vous voyez, je n’ai rien dit !
-Je suis pressée.
-Elle est élégante votre robe. Noir et blanc, une coupe élégante, une belle ceinture. Vous savez vous mettre en valeur.
-Je vous assure que…
-Non, ne m’assurez de rien. Il fait une chaleur caniculaire ! On pourrait prendre un verre ?
-Je vais à mon travail.
-Oh, vous travaillez de nuit ?

FELIX MARTEN

Il a les yeux bleus, un visage un peu mou et des cheveux bruns ramenés en arrière. La quarantaine. L’occupation ne lui fait ni chaud ni froid, elle le devine.
-Oui.
-J’insiste.
Elle a cessé de marcher vite. Il ne lâchera pas.
-C’est votre homme qui vous rend si méfiante ? Mariée, la jolie dame.
-Oui, je le suis.
-Bon mais il n’est pas là ! Alors, ce verre ?
Elle fait non de la tête mais il durcit le ton. Il l’observe.
-Vous avez un joli physique qui n’est pas totalement français, si vous voyez ce que je veux dire…C’est bizarre, tiens, vous n’auriez pas de la famille en Europe centrale ? Notez que ça ne vous enlaidit pas, chère madame…Bien au contraire. Vous rejoignez le cercle de ces beautés qui ont ce quelque chose de plus que leurs consoeurs un léger exotisme. Allez, dites-moi tout…
-Vous avez de l’imagination…
-Non, de ce côté-là, j’ai peu de chance. Par contre, je suis observateur et très réaliste.
Elle craint qu’il n’insiste et la mette très mal à l’aise mais il biaise et la soulage :
-Par exemple là, je devine que vous avez très soif ! Allez, un rafraichissement avant une nuit de labeur car vous allez au travail, c’est bien cela.
Elle fait un léger signe de tête et il lui prend le bras pour l’entraîner vers une terrasse. Elle est près de l’étoile et le quartier est truffé de bars élégants où bon nombre de gradés allemands estiment que la vie est bien plus belle depuis que Paris est à eux. Quelle belle conquête du Reich !
-Tenez, installons-nous ! J’adore cet endroit. Par le fait, je me nomme François Debarrieux, un nom très français comme vous pouvez le remarquer. Si tout se passe bien, je vous laisserais ma carte. C’est mon quartier ; J’habite avenue Hoche…Vous comprenez ?
Elle a peur mais se tient droite. Le serveur lui sert une eau gazeuse et à lui du vin blanc. Il se penche vers elle.
-De l’eau ? Mais quelle est cette vertueuse Michèle, Danièle, Micheline…Non, aucun de ces prénoms ?
-Non.
-Dois-je supplier ?

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AUTEL DES MORTS. Partie 2. 13 JUILLET 1942. Irène en fuite.

CAFE DE LA PAIX

13 Juillet 1942. Irène cherche à se cacher...

Il fait signe au serveur. La fraîcheur du vin et son goût délicat la réconfortent. Une sorte de langueur cherche à s’installer en elle mais elle bande ses forces et résiste autant qu’elle peut à cet homme, à cette situation.
-Désolée, je dois filer.
-Où cela, Annette ?
-Je ne vois pas en quoi ça vous regarde.
-Oh Oh ! Eh bien dis-moi, Annette, tu as du caractère. Allez, il peut attendre ton travail. Je n’habite pas loin. J’ai une garçonnière. J’aime les femmes comme toi parce qu’on peut leur en apprendre des choses. Toi par exemple, tu n’es même pas au courant que tu es sensuelle ; Je ne sais pas comment il est ton mari mais il n’a pas compris ta vraie nature. Laisse-toi conduire, ma petite Annette. Tu es faite pour les draps odorants, tu es faite pour moi ce soir…
-Je travaille dans un théâtre.
-Ah les acteurs, les actrices ! Personnellement, j’ai un faible pour Danièle Darrieux. Qui est aussi belle qu’elle, dites-moi ? Il y a des gens intelligents dans ce domaine. Prenez Fernandel ou Tino Rossi ! Voilà des comédiens exemplaires qui savent où est leur intérêt. C’est simple, c’est la France. Et Arletty ? Vous avez que Josée Laval et elle sont très amies ? Ah, il n’y a pas à dire, elle a du chien, notre Arletty…
-Oui, certainement…
-Bon, vous restez ?

Je ne peux pas.
Il se met à fredonner un air que Danièle Darrieux chante dans un film à la mode et l’observe les yeux mi-clos.
-Du travail dans un théâtre par ici…Mais pour faire quoi ?
-Maquilleuse.
-Ah ? Non, ça ne colle pas. Quel théâtre dans le coin d’ailleurs ? Je les connais tous…
-Je crois que ça suffit maintenant.

ROGER PIRONNEAU

-Ah oui ? Tu crois que je suis dépitée ? Tu as un raison. Je suis sûr que tu as un beau corps…
Elle se lève, prend ton sac et file. Il lui emboite le pas, la laisse prendre de l’avance et crie soudain :
-T’es une demi-mondaine ? Viens, chérie !
Elle a peur maintenant et marche très vite. Il le prend mal. Manque de chance pour elle, il a beau être veule et avoir un physique un peu mou, il s’entretient physiquement et court vite. Elle essaie de ne pas se laisser distancer mais c’est difficile. Il est de mauvaise humeur maintenant et ne décolère pas.
-Mais c’est qu’elle court vite, la gredine. Elle se sauve, elle file à l’anglaise…
Elle a des ailes. Elle s’enfuit. Il prend maintenant une voix vulgaire :
- Mais tu vas où comme ça ? T’es en cavale, Annette Page !
Elle est essoufflée et il la rattrape. Naïvement, elle fait front.
-Vous me faites peur, arrêtez. Je suis partie car vous êtes trop direct. Vous me déplaisez. Pourquoi mentirais-je ?
-Va savoir…
Il la jauge, sûr de lui. Une chose est sûre : il ne la désire plus.
-Tu es peut-être une voleuse ? Ou bien, tu fais partie d’un réseau de résistance ! Parle, belle « Annette » !
Elle perd pied, tourne à gauche puis à droite. Elle connaît l’itinéraire par cœur. Joindre le prochain contact. C’est possible car elle est dans les temps et l’homme du café ne la poursuit plus. Elle a été folle mais ne doit plus faillir. Encore, encore. La délivrance est proche.
Un policier l’interpelle pourtant et elle montre ses faux-papiers. Mais de nouveau, il est là, François Debarrieux. Il est aussi beau que glacial.
-Alors, Annette, mais quelle est cette fuite ? Vous l’arrêtez, monsieur l’agent ?
-Elle est en règle.
-Non, elle ne l’est pas. Embarquez-là.
Comme elle baisse la tête et s’apprête à suivre l’homme de loi, il l’interpelle.
-Dis donc, t’es dans le pétrin, là ! J’espère quand même que t’es pas juive et si c’est le cas, heureusement que tu t’es barrée du café. J’en ai froid dans le dos rien que de penser à ce qui aurait pu se passer…
Mais qui est-il ? Quel genre d’informateur ? Elle ne le saura jamais.
Elle le regarde effarée. Il est près d’elle. Un homme à femmes, un menteur, un être amoral qui l’a troublée. Elle ne s’en remet pas.
-Ma petite, tu ne sais rien de moi, sinon tu ne m’aurais pas suivi. Et tu travailles dans le quartier ! Eh bien dis-moi, sans vouloir faire de mauvais jeu de mots, à la page, tu ne l’es pas, sinon, tu aurais compris plus vite…Je parle allemand, j’aime l’Allemagne. Je suis un bon Français. Je crache sur les gens comme toi. Il faut bruler tous les parasites, faire disparaître les Juifs ! C’est quoi ton nom ? Hein, Annette ? Sarah Goldstein, un genre comme ça ! Dis donc, tu l’as jeté, ton étoile ? Elle est obligatoire pourtant. Crève ! Crève !
Elle est incarcérée plusieurs jours, battue et humiliée. Elle ne lâche ni la cachette d’Anna ni l’identité de Germaine. Elle avoue qu’en effet ses papiers sont faux et que oui, elle est juive.
Un policier odieux ricane :
-Pour ton arrestation, tu as choisi la bonne période ! Tu sais, dans peu de temps, tu vas retrouver tes amis. Tu aimes le vélo, j’espère ?
Irène pense à Germaine Million. C’est elle qui lui a fait quitter Belleville pour une cache avenue des Ternes avant de lui trouver une chambre vide près des Invalides. C’est elle encore qui a prévu un transfert désormais impossible.
Irène, il y a des rafles continuelles. Je vais vous faire passer en province. Vous irez à Angers dans un couvent où vous serez recrutée comme femme de charge, sous une fausse identité, bien sûr. La supérieure vous attend. Désormais, vous vous appelez Annette Page. Vous êtes mariée mais votre époux est au travail forcé en Allemagne. Vous avez une fille qui s’appelle Lilli. Elle vit en Dordogne avec vos parents. Vous avez bien un emploi dans un théâtre à Paris mais vous ne pouvez joindre les deux bouts. En effet, vous avez cru sottement qu’on autoriserait votre mari à revenir à Paris et pour cela, vous y êtes restée et avez gardé votre logement. Une amie personnelle de la Mère Marie, la Supérieure a une fille à Paris. Vous vous connaissez. C’est par elle que vous avez obtenu cet emploi. Vous serez en pension là-bas et quasiment cloîtrée. Il vous en fera cependant être très prudente et vous en tenir à cette identité. Apprenez par cœur tout ce qui est sur ces feuillets puis détruisez-les. Décidez que vous êtes cette personne-là. Il y a des vérifications partout, dans les couvents aussi. Il est très important que vous soyez discrète et cohérente. Portez des vêtements simples, parlez peu et n’évoquez jamais le passé. Ah oui, vous êtes très croyante et naturellement catholique. Vous ne pourrez faire confiance qu’à Mère Marie…
En attendant, suivez scrupuleusement l’itinéraire indiqué. Voyagez léger car vous aurez ce qu’il faut à chaque halte. Oubliez tout de votre vie. Vous n’avez jamais été actrice, entre autre…
Germaine, la bonté incarnée…Irène a bien tenu le coup dans sa première cache aux Invalides où elle est restée quatre jours à faire la morte dans un petit appartement réputé vide. Elle s’en est bien tirée, apprenant à faire le moins de bruit possible. Au milieu de la nuit, un « contact » l’a transférée dans un appartement voisin, l’a déguisée en vieille femme puis l’a conduite à une autre cache près de l’Etoile. De là, elle devait rejoindre un dernier point de chute où de jolie élégante, elle se transformerait en femme simple et presque rustre désirant se rendre à Angers. Elle avait bien le plan en tête, elle avait travaillé son rôle et pensait à Eric, caché lui-aussi quelque part et Anna mangeant à la campagne de bonnes soupes nourrissantes. C’est juste qu’il s’est interposé, le bel homme et qu’elle a eu le malheur de l’écouter…
Annette, Annette Page…

 

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10 décembre 2018

AUTEL DES MORTS Partie 2. Lydiane et Marseille. Travailler.

maquilleuses professionnelles

Lydiane.

Marseille. Mai 1981. Août 1983.

Elle maquille un comédien et, comme souvent, Nicolas est présent. Elle se penche sur un visage aux yeux clos. C’est celui d’un jeune homme qui se concentre. Le teint devient blanc, les joues se colorent de rose et les yeux se fardent de brun et de noir. Toujours, elle reste concentrée. Au bout de ses pinceaux, les couleurs s’appliquent, s’estompent et deviennent reines. C’est fini. Le comédien ouvre les yeux. Costumé, maquillé, il entrera en scène dans peu de temps. Lydiane entrevoit, l’espace d’un instant, la beauté d’un jeune guerrier ; Nicolas, qui aime voir sa mère au travail, est émerveillé une fois de plus. Pour cerner un visage et une personnalité, elle est parfaite et c’est une reine. Tout comédien veut être maquillé par elle. Pourtant, le chemin a été difficile. Au retour d’Italie, ils ont habité avec Bernard et Martine. La jeune mère paraissait si abattue qu’elle était prête à vivre de nouveau chez ses parents, les laisser élever son fils tout en la prenant en charge et retourner à sa formation première. Nul n’a compris pourquoi tout d’un coup, elle avait obtempéré. Gianni lui envoyait pas mal d’argent, comme pour se faire pardonner. Elle n’a fait ni une ni deux, a pris son enfant avec elle et est partie pour Marseille où elle a loué un deux pièces près du Vieux-Port. Elle a amassé de l’argent en travaillant tantôt comme serveuse tantôt comme réceptionniste puis c’est inscrite dans une école d’esthétique avec, pour idée, de s’orienter vers le cinéma ou le théâtre. Depuis l’Italie et Milan, depuis ses errances dans les grands musées, ses incursions à la Scala avec Gianni, depuis les films qu’ils ont vus ensemble, elle s’ouvre aux arts elle qui, suivant ses dires, pensait qu’on connaissait un peintre et son œuvre quand on achetait une belle boite de chocolat dans une grande surface, à Noël. A Marseille, le cinéma a eu ses heures de gloire mais tout ou presque se passe à Paris et Lydiane est bien trop méridionale pour se risquer aussi loin de ses chez elle. De par une partie de son prénom, Diane, elle est une chasseresse mythologique, belle, sauvage et puissante. De par l’autre aspect de son nom, Lydie, elle est une sainte. On dit, en effet de cette jeune femme originaire d’Asie mineure  a rencontré Saint-Paul au premier siècle et qu’elle s’est convertie au christianisme grâce à lui. Dans les deux cas, elle est volontaire et incarne une puissance de séduction un peu distante, lunaire dirait-on. Native du mois de février, elle est du signe de la Vierge, signe de terre à la discrétion trompeuse. En effet, Lydiane, sans briller et sans insister, court à son but. Ainsi rencontre-t-elle le metteur en scène Christian Méral. Ils discutent tout d’abord dans un café et à bâtons rompus. Lydiane boit un café allongé et Méral un expresso comme seuls savent en faire les Italiens, avec un verre d’eau. Il dirige « La Grande Maison », un théâtre qui fait le plein depuis sa création, deux ans auparavant.

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Ce lieu est emblématique de son époque, à savoir qu’on y fait table ouverte pour défaire et refaire le monde, avant ou après chaque représentation. Natif de Rodez, Méral a délaissé son Aveyron natal pour la cité phocéenne où il se déchaîne. Ses mises en scène de Molière lui ont permis d’établir sa réputation puisque son Tartuffe et son Ecole des Femmes ont créé l’événement. Lui, modeste, a juste déclaré qu’il se parjurerait en disant qu’il a fait du neuf avec du vieux. Non, il a juste fait parler l’incomparable Molière par la bouche de comédiens souvent chevronnés mais inconnus du grand public. Il n’a certes lésiné ni sur les décors ni sur les costumes mais pour cela, il a un argument infaillible : présenter un spectacle sans aucun artifice, c’est mépriser le public. Or celui-ci se déplace. Pourquoi alors mal le traiter ? Du Grand siècle, il est allé vers les Romantiques. N’a-t-il pas monté un étourdissant Lorenzaccio ? Et c’est négliger ses Caprices de Marianne ! Désormais, il oscille entre Brecht et Paul Claudel tout en allant vers des matinées pour enfants et des soirées où il évoque le cirque. Truculent, Méral joue sur sa silhouette enrobée et ses cheveux gris pour semer le doute. Ainsi, il est rabelaisien, cet homme qui monte Tête d’or ? Pas tant que cela si l’on se laisse pas prendre au jeu qu’il joue. Il a beau jouer au bon vivant, c’est un ascète et s’il parait leste avec les femmes, il les adore autant qu’il les redoute. Résolument hétérosexuel, Méral s’est marié une fois il y a bien longtemps mais a découragé sa femme par sa timidité en tous domaines, sexuel y compris. Célibataire depuis, il laisse dire qu’il a su, un temps, accumuler les conquêtes et depuis, mène une vie plus calme. Il a beaucoup d’amies femmes, il adore ses actrices mais aimer demande tant de temps et un investissement personnel si intense ! Il n’est plus prêt pour cela ou, plus exactement, il ne l’a jamais été, mais cela, ce n’est pas une version pour le grand public.

Donc, la première fois qu’il rencontre Lydiane dans un café, elle s’y laisse prendre.

-Comédienne ?

-Ah non pas du tout !

-Voulant l’être ?

-Je termine une formation d’esthéticienne. J’ai pris une option de maquillage au cinéma.

-Des trucages ?

-En quelque sorte.

-Vous truquez ?

-Comment ça ?

-Dans la vie, vous truquez ?

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AUTEL DES MORTS Partie 2. Maquilleuse de théâtre ?

EDWINA

Après Aix en Provence, Lydiane part à Marseille. Esthéticienne, elle est engagée par Méral, un metteur en scène estimé. IL cherche une maquilleuse de théâtre. 

-J’aimerais bien mais je suis trop lisse. J’avais un amant qui truquait. J’en ai eu un petit garçon.

-C’est ce qu’il faut retenir. L’enfant. Je suis sûr qu’il vous comble. Pour le reste, il vous faut faire un deuil, à ce que je comprends. C’est exigent et long. Mais allons au plus important : je suis metteur en scène. Retournez-vous. Vous voyez, la grande façade jaune là ? C’est mon théâtre.

-Désolée. Je ne vais au théâtre. J’ai mes cours et mon petit garçon va à l’école. Je m’en occupe et ne peux tout faire.

-Travaillez pour moi !

-Comment ?

-Vous aimerez…

-Je n’ai pas encore mon diplôme.

-Vous l’aurez. Alors, qu’en dites-vous ?

Elle pense qu’il plaisante mais ce n’est pas le cas. Quand elle réussit haut la main ses examens, il l’invite à dîner. Elle craint qu’il ne la courtise pour la forme et redoute sa réputation d’homme à femmes. Il se montre charmant et bientôt, elle signe un contrat. Elle est contente. Elle n’a pas failli. Elle a su jongler avec ses cours, ses stages et les exigences que pose l’éducation de Nicolas. Il a beau continuer de dessiner de façon étrange des créatures aux crânes énormes et d’étranges animaux échoués sur d’hypothétiques plages où ils sont éventrés, il ne pose pas de problème à l’école où il réussit très bien. En outre, il est svelte et beau, tout blond aux yeux clairs et plein d’un charme qui la renvoie immanquablement à Gianni, l’amant transalpin auquel sa raison lui impose de renoncer mais auquel ses sentiments la lient pour toujours. Elle l’adore et il l’adore mais jamais ils n’évoquent ces mois milanais où elle a souffert. Lui-aussi sans doute.

-Alors ?

Elle dit oui à Méral et plonge dans un univers bigarré où le théâtre est roi. Tout est jeu. Tout est masque. On adore ce qu’elle fait et si l’on peut être trivial, on ne va pas très loin. Elle sait y faire, Lydiane, avec ses airs de Vierge gardienne du temple d’Apollon. Avec elle, les mains baladeuses, les baisers volés et les invitations directes n’aboutissent pas. C’est qu’elle aura joué en rêve dans un de ces films de Buñuel où les héroïnes se meurent à petits feux d’éprouver des désirs contradictoires ou font tuer quelqu’un sur ordre parce qu’il faut bien que quelqu’un expie. La jeune Viridiana, au Mexique, donne tous ses biens à des mendiants monstrueux qui profitent d’elle et la désirent de façon nauséabonde. La jeune Séverine de Belle de Jour provoque le malheur de son mari, pour s’être fait combler dans un bordel et lui avoir fait des aveux tardifs et malséants. Prudence, Lydiane, prudence !

 

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AUTEL DES MORTS Partie 2. Avoir des amants.

Les Amants 1

Quittée par Gianni, Lydiane s'étourdit. 

Un homme pourtant se faufile. Il s’appelle Claude Filistrel. Il était déjà dans la troupe de Méral, à Rodez et il est l’un des fidèles à avoir tenté l’aventure marseillaise. Lydiane est très jolie mais il ne sait ni de qui ni de quoi elle se surprotège et contrairement à bien d’autre, il ne se soucie pas de laisser faire. Cette jeune fille effarouchée, il veut savoir qui elle est et s’y emploie. Il finit d’ailleurs par faire l’amour avec elle mais l’expérience se révèle difficile car pour elle, l’amour physique et sa félicité, c’est Gianni. Il la fruste plus qu’il ne la comble, tente de la toucher en s’intéressant à Nicolas et tombe sur les dessins de celui-ci. Ils sont effrayants mais qui le voit puisque presque personne n’en a connaissance ? De plus en plus présent dans le deux pièces que Lydiane continue d’habiter (une chambre pour chacun, un séjour, une cuisine et une salle d’eau pour deux), il tente d’alerter la jeune femme mais celle-ci est aveugle. Il s’implante, lit des histoires à Nicolas, l’initie au théâtre et sème partout des bougies parfumées. Il fait en sorte que l’amour que le jeune garçon a pour le dessin trouve une autre cible. Il faut dessiner l’avare en colère car il a perdu sa cassette, le médecin malgré lui car il préfère mal exercer la médecine par crainte des coups de bâton que d’avouer qu’il est un paysan roublard, monsieur Jourdain se rêvant Grand Mamamouchi ou Scapin faisant mine d’être blessé mais se rendant à un banquet. Intéressé par ce comédien longiligne et assez beau qui vient maintenant tous les jours, il s’ouvre à lui et tous deux se mettent à créer de grandes et belles affiches qui ornent le petit appartement. C’est un signal, celui d’une survie et d’un appel mais Lydiane n’est pas à même d’entendre ce retour à la vie non qu’elle ne redoute les dessins si torturés de son fils mais parce qu’elle est comme anesthésiée. Il a de bons résultats scolaires, le psychologue de l’école ne signale qu’une légère tendance au repli sur soi et les grands-parents maternels sont, pour une fois, avares de commentaires négatifs. Alors quoi ? Elle laisse Nicolas et Claude continuer dessins et découpages pendant quelques temps et laisse cet homme aimant s’implanter chez elle jusqu’à un coup d’arrêt brutal qui la laisse saisie.

Revenant un soir du théâtre, elle se laisse aborder par un Tunisien aussi jeune que beau. Il l’entraîne dans un hôtel borgne où, longuement, il lui fait l’amour. Il ne pense qu’à lui, ce que ni Gianni ni Claude n’ont jamais fait, mais peut-être parce que cette aventure l’excite prodigieusement, elle jouit très fort et à plusieurs reprises, à tel point qu’elle en reste étourdie. Ainsi, le plaisir physique peut être totalement dissocié de l’amour ou de l’affection ? Elle l’ignorait. Le jeune Tunisien prend tout l’argent que peut contenir son porte-monnaie mais elle s’en moque car elle a toujours très peu de liquide avec elle.

AMANTS TELECHARGES

Elle ne trouve même pas cela répréhensible et s’en amuse. La trouble tout de même le fait que six ou sept hommes lui succèdent, qu’elle les rencontre tous de façon brève, jamais chez elle et qu’elle est traversée chaque fois par ce même plaisir fulgurant. Qui a dit que tout cela était malsain ? Elle ne voit rien qui le soit là-dedans. Elle aime l’excitation des hommes quand elle enlève sa robe, adore qu’il lui retire eux-mêmes ses sous-vêtements, surtout sa culotte, apprécie qu’il bande et sait d’emblée comment les exciter. Elle attend impatience les préliminaires et désire longtemps avant qu’elle n’ait lieu, la pénétration. Quand l’homme est en elle et la besogne, elle est heureuse. Elle s’étonne de pouvoir ainsi faire sa putain alors que chez Méral, elle garde son image de femme inaccessible. Naïvement, elle se dit qu’en ce monde, les cloisons sont minces et qu’ils sauront ce qu’elle fait pour la méjuger. Elle se trompe, quoi qu’elle fasse, chez Méral, elle est chez elle. Qu’elle se mette à multiplier les aventures ne compte pas. Pour ces gens de théâtre, c’est anecdotique. Et l’anecdote, ce n’est rien. Les mois passent et elle continue. Elle jouit fort et à plusieurs reprises à chaque fois qu’elle a un amant. Qu’ils soient blancs, asiatiques, arabes ou noirs ne la dérangent pas si l’on n’est pas brutal et il semble qu’elle sache choisir car aucune de ces rencontres passagères ne se montre menaçante. Elle dirait même que c’est le contraire. On la lèche, on lui caresse les seins, on la doigte et avant de la prendre, on met un préservatif. On lui sourit après qu’elle ait pris un membre en bouche mais pas avant car on ignorait son savoir-faire ; on flatte son entre-jambe avec les doigts, on veut garder sa culotte humide…Elle n’a jamais peur, sauf si elle est trop lente la première fois. Les orgasmes qu’elle rencontre la laisse sans voix. Elle se les remémore ensuite avec passion…Elle ne voit pas la laideur des chambres, le côté hasardeux des premières paroles échangées et la rapidité des au-revoir. Elle ne peut rien voir de tout cela puisque seuls comptent les moments où elle jouit et ceux, parfois synchronisés, où son partenaire se libère dans son préservatif. Le reste…Elle dépanne financièrement mais de façon modeste plusieurs fois et accepte plusieurs autres l’argent qu’on lui donne. Il est sale. Ah bon ?

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AUTEL DES MORTS. Partie 2. Le désarroi de Lydiane.

AMANTS DE MAGRITTE

Claude sent qu’elle ne l’aimera pas alors qu’il a des atouts pour qu’elle s’éprenne de lui et pense la comprendre. Il finit par retirer toutes ses affaires de l’appartement et enlève aussi les grandes affiches pleines de collages qui ornaient les murs. Il laisse une lettre disant qu’il est déçu. On l’est toujours quand on aime sans retour. Elle est triste quand elle voit le message de Claude mais reste telle qu’en elle-même. Anesthésiée. Seul le plaisir physique a un sens, sinon quoi ? Elle ne voit pas tout de suite que Nicolas devient insomniaque, que la maitresse d’école s’affole et la contacte. Elle a peur bien sûr quand il fugue dans le hall d’un supermarché et qu’elle peine à le retrouver. Elle arrête d’emblée avec les hommes et le plaisir et bande ses forces. A qui parler sinon à Méral.

-Je suis nulle comme mère !

-Pourquoi cela, Lydiane ?

 -J’aimais un Italien mais il m’a laissée.

-Cela arrive d’être quitté et personne ne peut rire de cela.

-Je veux l’élever seule, ce petit garçon,  mais il y a  la vie, les tentations, tous ces types…

-Et le plaisir ? Quel âge as-tu ? N’existe-t-il pas ?

-Je n’étais pas amoureuse de Claude. Il m’a quitté. Je lui en ai fait voir.

-Claude ? Bon, admettons que tu n’as pas été très claire avec lui. Il l’aura mal pris mais il est solide comme type. Il aime l’Aveyron et y est retourné. Ne t’inquiète pas de lui.

-Je suis mauvaise pour Nicolas.

-Mauvaise ? Comme tu y vas avec le vocabulaire ! Bon, plaisantons un peu ! Je monte Andromaque, figure-toi, une fille dans ton genre…Que des problèmes !

-Mais tu t’amuses de mon cas !

-Pas du tout. Tu es encore très jeune et tu es seule. Tu as besoin d’avoir du temps pour toi parce que tout est allé très vite. Tes parents aiment leur petit-fils et tu aimes tes parents ? Alors, c’est simple non ?

-Andromaque, elle est dans mon genre ?

-Oui. Elle est triste et belle. Elle a perdu Hector, qu’elle aimait par-dessus tout et elle n’est plus princesse de Troie mais une esclave dotée d’un petit Astyanax pour lequel elle tremble sans cesse car il est fragile et menacé. Tu sais, les Tragiques, c’est nous si tu y regardes bien.

-Elle a été conduite en Grèce de force, c’est cela et un général ennemi est amoureux d’elle…

-C’est plus ou moins ça.

-Mais je ne suis pas comme elle ! Je ne suis pas une prise de guerre ! Et Je ne suis pas non plus une otage !

-Si, tu en es une pour cet Italien,  même s’il ne se manifeste que par des mandats parce ce que quoi que tu dises ou fasses, tu restes à lui. Alors c’est compliqué… Et puis, Lydiane, tu m’excuseras, mais le théâtre, c’est mon rayon. Je suis metteur en scène. Ton petit bonhomme va à Aix pour le moment. Crois-moi, c’est le mieux !

-Ce n’est pas tragique, ça, il n’y a pas de dieux offensifs…

-Bien vu, c’est dramatique. Mais pour son départ, ça ne change rien. Ne m’en veux pas si je te bouscule mais on a besoin de toi ici et ça te fera voir les choses autrement d’être seule, quelques temps. Tu amélioreras ta connaissance des Classiques et Dieu sait si tu as des lacunes…

Elle tergiverse un peu puis se sent à ce que dit Méral. Il a raison. Elle a besoin de souffler.

 

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09 décembre 2018

AUTEL DES MORTS Partie 2. Un choc d'enfance.

 

UNE AUTRE IMAGE DE LILLI

Lilli

Aix en Provence. Juin 1983. Juin 1984.

Aix. Lydiane roule vite et Nicolas est ému. Emu car content. L’école marseillaise lui a pesé sans qu’il l’ait jamais dit et retourner à Aix, c’est renouer avec les premiers mois de sa vie, quand il était naissant et que Gianni aimait sa mère. Les parents Garsenti ont vendu leur bar-tabac qui leur a fait gagner pas mal d’argent car Bernard est fragile du cœur. Ils tiennent un salon de thé qui ferme à dix-huit heures et vivent maintenant dans une jolie maison près du cours Mirabeau. Avec le temps, ils se sont adoucis, Martine surtout et c’est avec plaisir qu’ils accueillent de nouveau Nicolas, s’abstenant de toute remarque négative à l’égard de sa jeune mère. Il est entendu que Lydiane passera une fois par semaine et qu’à l’occasion, elle restera dormir. Elle téléphonera tous les deux jours. D’emblée, tout s’annonce bien, un entretien entre l’enfant et un psychologue étant même programmé. On déjeune et on se promène dans une lumière déjà estivale en parlant et de rien. Comme par enchantement, sa nouvelle école plaît au jeune garçon et ses craintes s’estompe. Il ne découpe ni ne dessine plus rien, fait la cuisine et les courses avec Martine et tente de lui voler la vedette aux mots croisés. Quant à Bernard, il le fait parler des textes qu’il aime et surtout des Misérables, roman lu et relu tant de fois et dont il sait parler à merveille. Tenu à la lisière du monde du théâtre (Lydiane ne l’a que très rarement conduit chez Méral), plus ou moins introduit dans celui-ci par Claude, Nicolas est avide de héros et d’héroïnes de romans. Lui en présenter, les faire vivre, c’est le conquérir. Alors, Bernard part en campagne et lui présente Jean Valjean, Fantine, Cosette et les Thénardier avant d’en venir à Javert et à Marius. Nicolas exulte devant cet homme banal aux cheveux gris qui peut, d’un moment à l’autre, devenir un conteur hors pair. Il exulte d’autant plus que le talent de son grand-père ne se limite pas à une seule œuvre. Bernard n’est certainement pas un érudit mais il aime, outre plusieurs romans de Victor Hugo, Alphonse Daudet dont il sait mettre en valeur tant Les Lettres de mon moulin que Tartarin de Tarascon. Il ignore un certain temps que Bernard reprend auprès de lui le rôle qu’il a pu jouer longtemps auparavant auprès de sa fille unique et quand il l’apprend, il en est heureux. Féru de littérature, Bernard est aussi un bon connaisseur de l’histoire de la Provence. Il sait la présenter en mots simples et se montre captivant quand il rattache cette région aimée à l’histoire du destin français. Ainsi entre une femme vieillissante mais joyeuse et pleine d’allant et un cafetier qui cache un érudit, Nicolas retrouve t’il une harmonie intérieure qui l’avait désertée. Lydiane, quand elle vient, le remarque et s’en réjouit.

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En littérature ou en histoire, il y a des visages forts : les libérateurs, les héros issus du peuples, les grands guerriers, les politiques. Il est facile, si l’on est bien accompagné, de s’y retrouver. Toutefois, Nicolas le découvre peu à peu, la littérature aussi bien que l’histoire est emplie de personnages secondaires certainement pleins de vie mais fugaces. Ceux-là, pourtant ont eu une existence propre, des joies, des peines et un rôle plus ou moins grand à jouer dans une construction littéraire, politique ou sociale. Et personne ne parle d’eux…

Martine, depuis qu’elle a plus de temps pour elle, fait partie d’une chorale et deux fois par semaine, elle sort le soir. Manifestement, elle s’amuse beaucoup. Le grand-père et son petit-fils regardent la télévision ensemble et ce sont souvent les mêmes émissions qui les réunissent : adaptation de pièces de théâtre, séries historiques, dessins animés, séries pour la jeunesse. Ce soir-là, il bavarde avec Lydiane et la sent joyeuse quand son grand-père l’appelle. Content d’avoir bavardé avec sa mère, il le rejoint.

-Bon, je vais changer de programme. Celui-là est difficile pour toi.

-De quoi parle ce que tu regardes ?

-C’est une émission sur la seconde guerre et les camps de la mort, enfin ces camps où on a tué des millions de personnes. On fête la libération des déportés aujourd’hui.

-Alors on regarde ?

-Tu n’as que dix ans !

-Laisse.

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AUTEL DES MORTS Partie 2. Une émission sur Irène et Lilli...

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Une femme entre deux âges vient d’apparaître à l’écran. Son visage n’est ni jeune ni vieux. Il n’est pas particulièrement marqué mais il en émane une tristesse profonde et diffuse. Elle porte un tailleur gris, un chemisier clair et elle a un serre-tête recouvert de velours dans les cheveux. Elle parle et Nicolas est suffoqué.

Je m’appelle Anna Becker par mon père et Isserman, par ma mère. Vous me demandez de parler des enfants cachés, de ceux qui ont échappé aux persécutions grâce à l’intervention de Justes qui se sont chargés d’eux. Je vais vous livrer mon expérience. Sachez qu’elle est positive. Je sais bien que d’autres, se trouvant dans la même situation, n’ont pas été bien traités et que, de ce fait, mes déclarations paraîtront très aléatoires mais j’ai eu beaucoup de chance…

-C’est une émission difficile pour toi !

-Laisse, Papet, laisse.

La femme s’est arrêtée de parler et on entend une des ballades de Chopin que Nicolas commence à aimer. Sur ce fond musical, apparaissent les photographies d’un jeune couple. Le jeune homme est blond, grand et a des très réguliers. Son physique évoque celui d’un homme du nord en pleine possession de sa force et de son intelligence. Plus petite, mince, la jeune femme a un joli visage souriant. Tantôt ses cheveux tombent sur ses épaules, tantôt, ils sont tressés. Nicolas admire la finesse de ses traits et l’ingénuité touchante de son regard.

Comme vous pouvez l’imaginer, tout ce qui touche à cette période sinistre est pour nous « les héritiers », un fardeau parfois impossible à porter. Ne pas avoir été aimé d’eux comme ils l’auraient voulu, savoir leur fin atroce…C’est très difficile, très difficile…Je suis restée trois ans avec Jean et Roberte, des fermiers qui ont fait leur possible. C’est une femme, Germaine Million, qui les avait contactés. Elle avait un réseau de familles comme ça ! Incroyable, n’est-ce pas. C’était une directrice d’école, tout ce qu’il y a de plus stéréotypé comme femme : le prototype de la vieille fille si vous voyez ce que je veux dire. Et derrière cette apparence de dame comme il faut, il y a ce cœur d’or et ce courage insensé. Je lui ai rendu hommage chaque fois que je l’ai pu. Naturellement, mon transfert s’est fait de façon secrète et on m’a fait comprendre que j’étais en pension. Je voulais garder le contact avec mes parents. J’ai écrit des lettres qui n’ont jamais été postées et je n’ai jamais eu de nouvelles. Elle a été arrêtée lors de la rafle du Vel d’hiv et est morte en Pologne comme tant d’autres. La réalité de la mort, dans ces cas-là, n’est pas tangible. J’ai admis qu’elle était morte mais il m’a fallu des années pour que tout en moi l’accepte, le moindre de mes os, le plus fin de mes cheveux. Il a fallu que tout ce que j’étais s’en imprègne alors même qu’on m’avait avisé de sa mort. Lui a pu se cacher un an de plus mais il s’est fait prendre lui-aussi et j’ai connu le même processus le concernant. Ce qui est terrible c’est de garder tout cela pour soi…

Broken

On voit de nouveau défiler des photos du couple, heureux, main dans la main puis on les voit séparément. L’un et l’autre sont beaux et très complémentaires.

Ils étaient comédiens l’un et l’autre et travaillaient dans la même compagnie. Je cherche à me souvenir d’eux comme ils devaient être avant que cette tempête ne les emporte, quand chacun d’eux finissaient ses études au lycée puis commençaient ses études de théâtre. Ils ont eu chacun de leur côté de beaux rôles. Elle a été Hélène dans La guerre de Troie n’aura pas lieu et il a joué Amphitryon. Il a aussi été l’Hyppolite de Phèdre. J’ai pu reconstituer leurs carrières à l’un comme à l’autre et bien que courtes, chacune d’entre elles a été bien remplies. Je préfère penser à ces beaux moments de leurs vies plutôt qu’à cet exil de trois ans que j’ai connu en Dordogne. J’ai été recueillie par des gens très rustres, qui vivaient au milieu de leurs bêtes. Je ne peux que les remercier car jamais ils ne m’ont maltraitée mais ils étaient incultes, presque primitifs dans leur façon de vivre. Quand je les ai quittés, j’ai pleuré et eux-aussi. Il me restait très peu de famille et j’ai été littéralement adoptée par un lointain cousin de mon père qui est venu d’Angleterre pour me récupérer. Passer de cette ferme branlante à une élégante maison du Yorkshire m’a changé la vie et causé du souci.

Elle apparait maintenant telle qu’elle était avant la guerre puis à la fin de celle-ci. On découvre d’abord une jolie enfant bouclée puis une petite fille un peu maigre et triste.

Ne croyez pas que j’étais mal nourrie. Roberte faisait beaucoup à manger. Elle était d’ailleurs assez grosse. Tonton Jean, lui, restait grand et sec. Non, c’était ma nature : je ne grossissais pas et du reste je suis toujours restée mince.

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