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Irène. Paris.

Juin 1942

 Ordonnance du 1° juin 1942.

En vertu des pleins pouvoirs qui m’ont été conférés par le Führer und Oberster Befehlschaber der Wehrmacht, j’ordonne ce qui suit:

1. – Signe distinctif pour les Juifs

1° Il est interdit aux Juifs, dès l’âge de six ans révolus, de paraître en public sans porter l’étoile juive.

2° L’étoile juive est une étoile à six pointes ayant les dimensions de la paume d’une main et les contours noirs. Elle est en tissu jaune et porte, en caractères noirs, l’inscription ‘Juif ’. Elle devra être portée bien visiblement sur le côté gauche de la poitrine, solidement cousue sur le vêtement.

2. – Dispositions pénales

Les infractions à la présente ordonnance seront punies d’emprisonnement et d’amende ou d’une ces peines. Des mesures de police, telles que l’internement dans un camp de Juifs, pourront s’ajouter ou être substituées à ces peines.

3. – Entrée en vigueur

La présente ordonnance entrera en vigueur le 7 juin 1942.

Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne

CARTE IDENTITE JUIFS 1942

 

Nous venons de prendre connaissance de ce texte et nous sommes tous là, dans la maison de mon enfance. Je demande à mon père s’il sait combien de personnes seront impactées. Il me répond avec bonté :

-Je dirais un peu plus de soixante-mille juifs français et pour ce qui est des juifs étrangers qui se sont réfugiés en France, trente à trente-cinq mille.

Comment peut-il être aussi précis, je l’ignore mais c’est tout mon père  de parvenir à répondre avec un grand calme à une question pour le moins douloureuse.

-Tu vois, ma petite Irène, ça fera beaucoup de monde !

-Nous sommes marqués, papa.

-Oui, ma petite fille. L’étoile, ce n’est pas nouveau. C’est en effet un marquage.  Tu sais qu’un des califes Omeyadde en avait déjà eu l’idée ? C’était pour honorer les sujets non musulmans qui s’acquittaient de la dhimma. En fait, ça passait pour honorifique…

-Papa…

-Oui, ma chérie, je t’inquiète avec mes propos mais crois-moi, tout est vrai. Au ixe siècle, le calife abbasside Jafar al-Mutawakkil oblige les non-musulmans à peindre sur leurs demeures des singes quand ils sont juifs et des porcs quand ils sont chrétiens. Vers la même époque au Maghreb, le cadi Ahmed ben Tâlib oblige les dhimmis de Kairouan à se démarquer des autres. Cette fois, il faut porter une sorte d’écharpe blanche sur laquelle est dessinée l’un ou l’autre animal. Là, ce n’était plus honorifique.

-Papa…

-Tu sais que ce sont les Croisés qui importent  en occident la façon de reconnaître les juifs ? Les hommes doivent porter deux insignes, l’un sur le turban, le second sur le col. De plus chaque juif doit accrocher autour de son cou une pièce de plomb portant le mot « dhimmi ». Il doit aussi porter une ceinture autour de la taille. Les femmes ne sont pas épargnées. Elles doivent porter une chaussure rouge et une autre noire et de plus, elles doivent avoir accroché une clochette à leur col ou à leurs chaussures…

-Je vois que tu ne t’arrêteras pas.

-Non, ma petite fille. Le quatrième concile de Latran, en 1215, impose aux juifs le port de la rouelle. C’est un cercle d’étoffe de couleur. En général, il est jaune car c’est la couleur de la folie et de la trahison au Moyen-âge. En fait, cette étoile qui nous est imposée est une continuation de tout ce qui nous a contraints, menacés et souvent détruits.

Il s’arrête car il voit que je suis toute pâle. Il doit faire attention car de ses trois enfants restés vivants (ils ont perdu un fils à l’âge de seize ans car il a été emporté par une maladie foudroyante), je suis la seule à être encore auprès d’eux. Mon second frère a renoncé aux Etats-Unis, faute d’obtenir un visa. Il a trouvé un passeur et il a franchi la ligne de démarcation. Conscient du danger, il ne nous a pas dit où il allait. Mon père et ma mère savent que les arrestations ne cessent pas mais curieusement, ils sont inamovibles.

-Concrètement, ça va se traduire comment ?

-Monsieur Dannecker est le chef de la question IV J de la Gestapo, autrement dit, la question juive. Des entreprises françaises lui fourniront du tissu et d’autres imprimeront le motif qui doit orner l’étoile…

-Oh papa, tais-toi…

-Ne pleure pas, Irène, ne pleure pas. Et vous Eric, ne soyez pas si en émoi car je trouble votre épouse. Que veux-tu, c’est la vérité. Les commissariats de police seront détenteurs des stocks d’étoiles et il faudra aller les chercher. Ça nous enlèvera bien un point textile ou deux sur nos cartes de rationnement…

Il parle de façon détaché mais il est horriblement déçu de ce pays qu’il adorait.

Le lendemain, Erik sort mais ne rentre pas. Au bout de plusieurs, elle comprend que tout a mal tourné pour lui.Il a dû se faire interpeller, comme tant d’autres. Alors, elle sent qu'il lui faut réagir. Elle n'est pas restée sans rien faire

Il y a un moment qu’elle a des pistes mais elle a été sotte, elle n’a pas osé les utiliser... L'une d'elle, cependant, lui revient en mémoire. Un comédien de la troupe pour laquelle elle travaillait lui a donné le nom d’un prêtre à rencontrer et d’un code à utiliser. Il a insisté pour qu’elle ne perde pas de temps mais elle a fait le contraire.

Sentant l'urgence, elle se rend à l’église Saint-Sulpice devant laquelle elle est passée des dizaines de fois sans jamais y entrer. Elle doit voir le père Jean-Marie Dubuisson. Il confesse de jour-là de 14h à 16h. Elle s’enferme dans ce lieu étrange qu’est pour elle un confessionnal. Derrière une petite fenêtre grillégée, se profile le visage d'un homme de Dieu entre deux âges...Irène bande ses forces. Il est temps pour elle de réciter sa leçon...

-Bénissez-moi mon père, car j’ai pêché…

-Je vous écoute ma fille.

-J’ai beaucoup tardé…Voilà, j'ai tardé. C'est parce que je n'ai pas su regrder autour de moi. Je me rends compte maintenant que cele nuit aux miens et à moi.

-Il faudra m'en dire davantage, ma fille.

-Certainement, mon père mais permettez-moi de m'appuyez pour le faire sur une jeune carmélite. Elle m'aidera, j'en suis sûre, à trouver les mots justes pour vous évoquer mon péché...

-Une carmélite, dites-vous? Je vous écoute.

-Ecoutez, j’ai une grande dévotion pour Sainte-Thérèse…

-Oui. Quelle vie exemplaire, à Lisieux…Mais que pourriez-vous me dire d’elle ?

-Ah ! Mon cher petit Frère, depuis qu’il m’a été donné de comprendre aussi l’amour du Cœur de Jésus, je vous avoue qu’il a chassé de mon cœur toute crainte. Le souvenir de mes fautes m’humilie, me porte à ne jamais m’appuyer sur ma force qui n’est que faiblesse, mais plus encore ce souvenir me parle de miséricorde et d’amour.

-Je comprends ma fille. Une autre parole de cette sainte vous aurait-elle atteinte ?

-Quelle douce joie de penser que le Bon Dieu est Juste, c’est-à-dire qu’Il tient compte de nos faiblesses, qu’Il connaît parfaitement la fragilité de notre nature. De quoi donc aurais-je peur ?

Irène parle encore et demande pardon pour ses fautes. Elle devra faire pénitence. Au moment de lui donner l'absolution, le discours du père Jean-Marie dévie. Les précieux renseignements attendus, voilà qu'il les donne...

Deux heures plus tard, elle est devant une école communale de filles, dans le vingtième. Les élèves sont parties mais Germaine Million, la directrice, est là. C'est une femme mûre qui a un grand esprtit de décision. 

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 -Votre fille doit partir tout de suite. Il va y avoir une grande rafle.

-Encore une…

-Celle-là a beaucoup d’ampleur. Vous devez aller chercher votre fille tout de suite et me l’amener. Prenez quelques affaires chez vous. A votre retour, je vous dirai quoi faire.

Anna lui échappe dès le lendemain et elle, elle se cache. Tout doit aller très vite. Elle doit changer d’endroits. Elle a de faux papiers. Elle pense que ça ira.

Elle craint cependant que la police française n’ait déjà frappé chez ses parents. Elle pense à son pauvre père, si digne dans sa déchéance ; lui qui aime tant la France, comment pourra t’il survivre à ce qu’elle lui fait et lui demandera-t-on de survivre ?