Jacques-Henri Fiastre.

Février-mars 1994

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Nicolas, l'enfant blessé des débuts, est devenu un jeune homme qui veut redonner vie à irène Isserman, la comédienne déportée qui l'a rendu à lui-même. 

-Vous venez me voir moi car j’ai fait une thèse sur deux troupes qui se sont produites à Paris sous l’occupation mais c’est une des comédiennes qui vous attire. Le reste, à savoir la vie des Parisiens, leurs heurts et leurs bonheurs, les indifférents, les collabos et les résistants, vous avez beau dire, ça ne vous intéresse pas tant que cela. Quand je vous vois me suivre dans les rues de Paris, je me dis : « Attention, Jacques-Henri, ce garçon-là il retient tout. Il va t’écrire un scénario bien peaufiné sur un couple de Juifs qui a réussi à se volatiliser et tu verras, un de ces jours, crac, il t’aura trouvé un metteur en scène ! Oh, bien sûr, il te remerciera pour ton aide mais ce sera devenu clair. Il pensait à un spectacle, pas à une communication d’ordre historique. Bien sûr, ce sera très documenté. Un peu comme Modiano, dans le temps, quand il travaillait avec Louis Malle sur Lacombe Lucien, film dans lequel on a droit à un bien étrange portrait de jeune homme, mi- opportuniste frisant la bêtise, mi petite frappe qui sauve une Juive…Ce sera un film moins ambiguë. Ceux qui auront échappé à l’enfer apparaîtront à la fin, elle surtout, l’actrice… »

-C’est peut-être vrai ou peut-être faux. Je ne sais pas ce que je vais faire.

-Un spectacle où vous serez seul en scène à parler d’elle ! Si vous aviez une démarche d’historien, vous vous intéresseriez à sa famille et à celle de son mari. Qui a été arrêté et déporté ? Qui est revenu ? Quelqu’un a-t’il entamé une requête pour récupérer les biens dont leurs deux familles avaient été spoliées ? Que sont devenus les descendants ? Sont-ils restés en France ou ont-ils gagné Israël ? Sa fille, par exemple…Vous m’avez dit qu’elle en avait une…

-Je dispose d’un document sur elle. Elle a vécu en Angleterre. Il y a toutes les chances pour qu’elle soit vivante.

-Et vous êtes venu me voir !

-C’était plus simple, ainsi…

Au fil des jours, Nicholas est moins vague. Au fond, Fiastre a raison. Il n’a pas une démarche d’historien. Sa quête est aussi irraisonnable que nécessaire. Mais pour l’universitaire, elle ne reçoit d’explication qu’artistique. Pour ne pas le froisser et aussi parce qu’il ne sait pas trop où il en est, Nicholas lui donne raison. Méral le voit bien comédien, pourquoi Fiastre ne le verrait-il pas scénariste ? Il acquiesce. De toute façon, il aime bien Jacques-Henri, cet intellectuel plutôt généreux qui aimerait avoir un compagnon mais lutte encore, à trente-huit ans contre une famille rigide, une éducation stricte et très probablement une grande peur de la sexualité. Il ne peut que lui offrir une amitié sincère, il respecte l’érudit et l’esprit original et curieux. Quant à Jacques-Henri, il est entouré d’étudiants obséquieux. La détermination de Nicholas et son éventuel manque de scrupules lui plaisent beaucoup. 

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 -Une semaine à marcher dans Paris et tu ne m’en dis toujours pas plus sur la petite Isserman…

-Elle a un lien avec ma mère.

-Et ta mère le sait ?

-Elle est morte en octobre 1989.

-Désolé ! Tu aurais dû me le dire. Ta mère était actrice ?

-Non, mais elle était maquilleuse de théâtre.

-Et le rapport entre elles ?

-Si j’arrive à mieux comprendre Irène, je comprendrais mieux ma mère…Est-ce plus clair ?

-Non, pas du tout.

-Je ne peux vraiment pas t’aider.

-Tu fais partie d’une société secrète ?

-Tu penses à quoi ?

-Vous faites revivre des gens…Oh mais alors, ton film pourrait être parfaitement onirique. Du style : avec les pouvoirs que nous avons, regardez ce que nous pouvons faire !

Nicholas rit joyeusement.

-Non, là, c’est du délire. Tu sais, si j’arrive à ce que je veux, dans un bon bout de temps, je te dirai ce qu’il en est…

-Dans un bon bout de temps.

-Oui.

Il est vrai que plus il a d’éléments concrets sur Irène plus il retrouve sa mère telle qu’elle était et telle que, peut-être, il ne l’a jamais vue. Ce séjour à Paris lui a fait faire des pas de géants d’autant que Jacques-Henri lui a permis de prendre un assez grand nombre de photos et d’en photocopier d’autres. Il lui a également remis des affiches de pièces dans lesquelles Irène s’est produite. Il aimerait bien sûr pouvoir lui donner davantage : des costumes de scène, des objets qu’elle aurait tenus en jouant mais il a fait un travail d’exégèse. Pour lui, les photos sont déjà un apport énorme. Il existe certainement, quelque part dans Paris, quelqu’un de très âgé qui a, dans son grenier, un vêtement qu’elle a porté et qui ne sait même pas qu’un soir lointain, avant 1942, cette robe ou cette étole ont été portés sur scène par une jeune femme juive qui commençait à tenir sa mort comme certaine. C’est probable mais vers qui orienter Nicholas ? Lui, Fiastre, avait des comptes à régler avec cette période trouble de l’histoire de son pays et par le biais de sa thèse, il l’a fait. Nicholas ne lui a rien demandé sur l’autre troupe mais s’il le faisait, il lui dirait, Jacques-Henri combien on peut être fielleux et raciste et passer sa vie entière sans l’ombre d’un remords, en se réconfortant qu’il existe tout de même, sur cette terre, des mouvements néonazis…Il lui dirait que pour ces gens-là, profaner des sépultures juives dans un cimetière juif quelconque, à Carpentras par exemple, est la moindre des choses et qu’il est aussi parfaitement logique de tirer sur un rabbin ou un mollah qui revient de l’école coranique. Ces gens-là sont de toutes les époques. André Pierrier, qui montait dans la France occupée, des pièces aux titres ronflants, séduisait des parterres d’officiers et de sous-officiers allemands assez francophones pour le comprendre. Personne ne se souvient de ce qu’il a monté mais l’esprit du mal reste. Il reste toujours. Jacques-Henri connaît bien son arbre généalogique. Il possède d’énormes « turbulence ». De Tunisie en Turquie, d’Allemagne en France, on les a déplacés, les siens et souvent, on leur a fait du mal.

De lui, Nicholas, le beau jeune homme romantique au doux visage d’ange, ne dit pas grand-chose. Qu’il la retrouve telle qu’il la cherche cette Irène qui a fini en cendres et qu’il la relie autant qu’il peut à sa mère, puisque c’est cela qu’il veut, et surtout, que tout cela finisse bien, Fiastre le souhaite plus que tout. A trop remuer les souvenirs de cette période glauque où il était si facile de disparaître, on peut se perdre. Mais, jeune prince qui traîne tous les cœurs après soi, Nicholas a une force en lui qui le rend invulnérable. Il arrivera à ce qu’il veut. Et cela, c’est bien. Pour ce qui est de sa propre vie, Jacques-Henri Fiastre aimerait en dire de même…