Jacques-Henri Fiastre.

Paris. Février-mars 1994

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Pour trouver ce qu'il lui faut sur Irène Isserman, l'actrice disparue en déportation, Nicolas fait feu de tout bois. L'historien Jacques-Henri Fiastre est l'homme de la situation...

Il est impossible quand on veut une Loge à le Fondation de ne pas passer par certains canaux. Les questions directes, les annonces insistantes dans les journaux, les questions directes aux journalistes et aux historiens, ça ne se fait pas. Il faut trouver les bonnes personnes.  Aussi Nicholas, qu’Irène et Éric ont envahi, doit œuvrer seul et longuement avant de rencontrer cet être étrange qu’est Jacques-Henri Fiastre. Celui –ci est l’auteur d’une thèse sur deux troupes de théâtre parisiennes qui ont périclité en 1942 mais ont eu, auparavant, leurs heures de gloire. Né à Carpentras, Fiastre a trente-cinq ans. Il enseigne à Vincennes où il a atteint le statut de maitre de conférences que Gianni revendiquait jadis. Sa thèse, au contenu très original, a plu d’autant qu’elle rendait vivant des inconnus. Il l’a remaniée, raccourcie et en a fait un livre qui plaît. Quand Nicolas, qui a lu un article signé de lui, dans un magazine à caractère historique, l’a contacté, il a cru bon de mentionner son père. Pour Fiastre, c’est une aubaine. Gianni Fallacci a désormais publié six romans, oui six et il a obtenu deux prix littéraires. En outre, il a fait, dans le temps une fort belle thèse sur Cesare Pavese…

Fiastre a depuis longtemps élu domicile à Paris et c’est là que Nicholas rejoint. Il habite près des Invalides, donc près du champ de Mars et la tour Eiffel. Pour Nicholas, l’indice est de taille car le vélodrome d’hiver se situait non loin de ce quartier…

D’emblée, quand il voit Fiastre, homme trop rond à l’évidente fragilité, il sent qu’il doit le flatter.

-Votre thèse m’a ouvert des perspectives. Vous racontez l’histoire de deux troupes de théâtre et si je puis dire, et leur fin. Enfin, pour être plus clair, vous signalez la disparition de l’une d’elle et la transformation de l’autre.

-C’est exact ! Vous êtes sagace. J’adore vos lettres.

-Raoul Novack, c’est cela ?

-Il a créé une troupe de théâtre en 1930 à Saint Germain des prés et il est doué. Doué et appuyé. Il admire Guitry et est payé de retour. Il commence dans une toute petite salle où le bouche à oreille le rattrape et peu à peu, il se faufile dans le monde de ceux qui comptent au théâtre. Il s’installe près du boulevard Saint-Michel avec une troupe plus étoffée en 1932 mais plus on s’approche de la guerre et de l’occupation, plus c’est dur…

-Ce n’est pas exactement ce que vous dites dans votre thèse. Vous expliquez au contraire que Novack bénéficie d’appuis importants qui lui permettent de nouveau de transférer sa troupe près du Chatelet. Ni la guerre ni l’occupation ne l’affectent d’abord mais il perd de son vernis, dirait-on. Il avait de magnifiques comédiens à son actif. Vous citez Roland Destien et Danièle Durand mais je pourrais aussi citer Irène Isserman et Erik Becker.

-Il a eu une troupe brillante, notamment ceux que vous venez de citer.

-Il employait beaucoup de comédiens juifs ?

-Becker, Isserman et quatre ou cinq autres.

-Il les a limogés dès que le statut des juifs a été clarifié ?

-Non, pas tout de suite. Il y a plusieurs états du statut des juifs.

-Je sais.

-Ce que j’explique dans ma thèse, monsieur Fallacci, c’est que Novack n’était pas antisémite. Il avait lui-même triché sur ses origines car il avait, si je puis dire, un grand-père de trop. Il a réussi à s’enfuir en Suisse où sa vie, comme je l’ai dit, s’est terminée de façon douloureuse. Il est assez évident qu’il s’est suicidé.

-Oui, j’ai compris cela

-Alors, vous avez tout compris…

-Non, je veux tout sur les comédiens juifs !

-Il y a des gens de votre famille là-dedans ? Vous êtes si passionné et, je dois le dire, si beau ! Ah oui, ça, vous êtes beau !

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 -Je ne suis pas juif. J’ai une dette à l’égard de deux des comédiens.

-Ah oui, lesquels ?

-Becker et Isserman. Ils étaient mari et femme.

-Vous êtes vraiment un bon lecteur.

-Leur fille a survécu. Elle a été cachée. Eux sont morts.

-Vous savez ça comment ?

-Je le sais. Becker et Isserman. Il me faut plus. Vous avez fait une thèse sur cette troupe. Vous avez donc rassemblé une énorme documentation et vous avez dû faire une grande sélection dans vos sources.

-Mais il y a l’autre troupe ?

-Celle d’André Pierrier. Elle est emblématique d’une période, je vous l’accorde. Pierrier n’a rien contre les Allemands, ça non. Quatre  ans durant, sa troupe fait tout pour leur plaire. Qu’est-ce qu’on rit ! A la libération, André et ses comédiens, pourtant irréprochables sur le plan de leurs origines, sont beaucoup moins à la mode. Il y a de quoi les rejeter ! Ils étaient tellement pronazis qu’ils ont incommodé tout le monde. L’Allemagne allait perdu la guerre. Il aurait pu s’en rendre compte…

-Il ne l’a pas fait. Il était ignoble, vous avez raison de le signaler. La peinture que vous faites de sa troupe dans votre thèse est d’une grande justesse.

-Vous trouvez ?

Jacques-Henri paraît enchanté.

-Oui. Ils existaient ceux pour qui tout patriotisme avait disparu. Vous peignez ces lâches et ces traîtres comme ils doivent l’être !