LA CRIEE

 Nicolas retrouve Méral, le metteur en scène pour lequel sa mère a jadis travaillé. Il pourrait être acteur...

Méral persiste à croire que le jeune homme ne le recontacte que pour trouver des traces de sa mère encore jeune, dans les coulisses, les loges ou encore le restaurant qui a complètement changé d’aspect. Ce serait légitime en tout cas et Nicholas le laisse dire. Souvent, il va en cours ou étudie puis il revient. Bientôt, il parle beaucoup avec les acteurs. Ce métier dont il est supposé tout ignorer lui est d’un abord simple. Grand lecteur, il connaît souvent les pièces qui font le haut de l’affiche. En constatant qu’il est si assidu, le metteur en scène songe à une erreur d’aiguillage. Personne n’a-t ‘il peut-être pensé à dire à Nicholas que sa vraie vocation est le théâtre. Il l’a déjà, à plusieurs reprises, entendu répéter des monologues qu’il avait confiés à l’un ou l’autre de ses comédiens et il est resté frappé par sa justesse et sa sobriété.

-Tu as déjà pensé à prendre des cours de théâtre ?

-Non.

-Tu sais, tu devrais…

-C’est juste observer tes acteurs qui me plaît…

phedre

 -Je n’en suis pas sûr. Ecoute, j’ai repensé à Phèdre. Nous en avons parlé plusieurs fois. Oui, je vais mettre cette tragédie en scène mais il faut que mon projet mûrisse. Quant au fait que tu pourrais jouer Hyppolite, je t’assure que je ne plaisante pas. Tu aurais face à ta belle-mère qui a épousé Thésée ce même respect qui se teinte d’horreur quand elle lui avoue brûler pour lui. Je t’assure, tu rendrais parfaitement compte de l’effroi presque sacré qu’éprouve ce jeune prince ; mais quoi, je suis sûr que tu connais l’attaque de Phèdre…

-Euh, peut-être…

Nicolas hésite puis se lance.

Que faisiez vous alors? Pourquoi sans Hippolyte

Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite ?

Pourquoi trop jeune encor ne pûtes-vous alors

Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?

Par vous aurait péri le monstre de la Crète 

Malgré tous les détours de sa vaste retraite

Pour en développer l'embarras incertain

Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.  

Mais non, dans ce dessein je l'aurais devancée.

L'amour m'en eût d'abord inspiré la pensée.

C'est moi, Prince, c'est moi dont l'utile secours

Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours.

Que de soins m'eût coûtés cette tête charmante !

Un fil n'eût point assez rassuré votre amante.

Compagne du péril qu'il vous fallait chercher,

   

Moi-même devant vous j'aurais voulu marcher

Et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue,

Se serait avec vous retrouvée, ou perdue.

 Nicholas ne cherche même pas la réplique. Ce n’est pas Méral qui vient de parler mais une Irène étrangement décalée, dans le rôle d’une marâtre. Et ce n’est pas lui qui donne la réplique mais Éric, qui parle par sa bouche.

-Dieux ! Qu'est-ce que j'entends ? Madame, oubliez-vous

Que Thésée est mon père, et qu'il est votre époux ?

Sûr de ce qu’il avance, Méral poursuit et un long moment, ils échangent. Nicolas est éblouissant.  C’est lui, c’est bel et bien Hyppolite et Méral s’enflamme ! Il ne peut comprendre les mobiles de ce jeune homme si amoureux du théâtre et qui pourrait, s’il était bien formé, produire sur scène ce que par exemple quelqu’un de la trempe de Gérard Philippe a pu apporter. Se sentant pour le moment démuni, il ronge son frein. Il aimerait bien sûr être le déclencheur de la vocation mais admet que la vie du fils de Lydiane étant jeune, il peut échoir à un de ses confrères de le  révéler à lui-même…

Pendant plusieurs mois, il reste dans l’expectative, ignorant que Nicholas accumule, sur le métier de comédien et ses aléas, un savoir précieux ! C’est qu’elle ne le laisse pas intact la jeune femme brune qui convainquait son père aimant mais rigide de la laisser prendre des cours de diction pour préparer le conservatoire de Paris, il y a si longtemps, durant l’été 1927…Personne n’a à savoir qu’elle existe en lui et qu’il la laisse grandir et du reste, qui pourrait s’en douter ? Il lui faut apprendre qui elle est sans perdre de vue sa mère défunte. Il se rend régulièrement au cimetière pour fleurir sa tombe et il ne néglige ni les albums photos ni les autres souvenirs qu’il a d’elles, vêtements et menus objets par exemple. Il lui arrive d’appeler Myriam Harchel et il la sent attentive. Lentement mais sûrement, tout se fait…

Un nouvel été arrivant, il est surpris de recevoir Gianni à Marseille. Sofia est enceinte et ils savent déjà que ce sera de nouveau un petit garçon. Le père italien qui l’impressionnait tant jadis a pris la mesure de la mort de Lydiane et de son impact sur Nicolas. Il est donc plein de tact. Dans son monde, Nicholas lui fait le même effet qu’à Méral. Il ne sait trop comment le prendre. Il constate simplement que son fils réussit haut la main ses examens, n’est pas seul du tout et a des projets. Une partie de l’été, il sera à Cassis avec Sylvia et Liz mais ensuite, après avoir visité Londres de fond en comble, ils parcourront l’Angleterre et l’Ecosse. Liz a acheté un camping-car alors pourquoi pas ?

Quant à l’Italie, elle a plu à son fils, il le sait mais il reste lié à la France pour un motif qui lui échappe et sur lequel, bien qu’interrogé plusieurs fois, celui-ci ne souhaite rien dire.