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Nicolas retrouve Méral, le directeur de troupe de théâtre qui a bien aidé sa mère quand elle était jeune et abandonnée. Par lui, il peut rejoindre Eric et Irène Isserman qui eux-aussi ont joué des auteurs que Méral affectionne, dont Jean Racine et Phèdre...Se rapprocher de Méral c'est se rapprocher des deux acteurs morts et affronter le souvenir de sa mère. 

-Elle le devra pourtant ?

-Oui car elle est déchirée entre son amour pour Astyanax et le défunt  Hector d’une part et de l’autre par sa peur que Pyrrhus n'exécute sa menace. Elle décide d'accepter la demande en mariage de Pyrrhus, mais annonce à Céphise qu'elle se suicidera aussitôt la cérémonie achevée. Parallèlement, Hermione sait qu'Andromaque a décidé d'accepter l'offre de mariage de Pyrrhus. Elle fait venir Oreste et lui demande s'il l'aime. Oreste pense d'abord qu'elle veut partir avec lui (ce qui constituerait une grave insulte à Pyrrhus et à Ménélas), mais Hermione lui demande de tuer Pyrrhus au moment même de la cérémonie de mariage. Oreste est épouvanté ; il essaie de persuader Hermione de fuir avec lui, quitte à faire la guerre plus tard à Pyrrhus. Hermione demeurant inflexible, Oreste s'incline devant sa volonté. Il lui propose d'assassiner Pyrrhus secrètement la nuit, mais Hermione exige qu'il le tue en public, pendant la cérémonie de mariage, pour faire mieux éclater sa vengeance.

-Et le Tragique arrive ?

-Oui. Se produit une confrontation entre Hermione et Pyrrhus. Elle lui rappelle son rôle dans la prise de Troie et comment il a tué de sa propre main Priam, roi de Troie et père d'Hector, ainsi que la petite Polyxène, la plus jeune des filles de Priam et sœur d'Hector. Tandis que les noces ont lieu, Hermione est tiraillée entre le remords et l'impatience, incertaine de savoir si elle veut ou craint la mort de Pyrrhus, qu’elle aime mais qui l'a trahie. Survient Oreste ; il vient d’accomplir la mission dont elle l’a chargé : Pyrrhus est mort sous les coups des Grecs. Hermione le récompense par des injures et sort, folle de désespoir. Oreste désemparé est laissé seul ; rentre Pylade qui lui annonce qu'Hermione s'est donné la mort sur le corps de Pyrrhus. Oreste s'emporte contre lui-même et finit par devenir fou. Andromaque veut tout de même venger l'homme qui lui a permis d'accéder au trône. En conséquence, Pylade, Oreste et les Grecs fuient l'Épire.

Nicolas garde le silence. Méral est intrigué.

-Tu m’écris une lettre pour reprendre contact et tu m’appelles. Je pense que tu vas me parler de ta mère quand elle est venue travailler ici mais ce n’est pas le cas. Tu l’évoques bien sûr et je vois bien que tu as toujours du chagrin mais tu me fais parler de ce personnage de femme à la fois si digne et si vindicatif…

Comment pourrait-il lui dire qu’une certaine Irène Isserman a été en charge du rôle d’Andromaque sur une scène parisienne, durant l’hiver 1940 ? Et comment lui faire comprendre qu’au bout du compte, Lydiane est un personnage tragique comme l’est la veuve d’Hector ? Ces amalgames-là n’ont de sens que pour lui. Il a commencé par relire la pièce et Méral, la montant à Marseille, il l’a vue.

-Parler de ma mère me reste difficile. Je m’étais sottement brouillée avec elle et quand j’ai voulu me rapprocher d’elle, comprenant que je n’avais bien agi, j’ai eu peu de temps pour le faire. Nous nous sommes réconciliés mais elle est morte brutalement. Rien ne s’est passé comme je le voulais…

-Oui mais tu n’y es pour rien et elle encore mieux. Elle se trouvait au mauvais endroit, au mauvais moment…

-Peut-être. Rien n’était écrit en tous cas.

-C’est vrai mais en même temps et bien que rien n’ait été écrit, la mort était là…

-La mort de ma mère a quelque chose de tragique…

-Ah, tu vois les choses ainsi ! Remarque, j’abonderais bien dans ton sens. Toi, tu serais un peu comme Astyanax ? Un enjeu lourd…Quelqu’un qu’il aura toujours fallu protéger…

Nicholas est démuni face aux paroles de Méral mais confusément, il sait que le metteur en scène, en reliant Lydiane à une grande figure du théâtre classique, a raison. Il hoche la tête.

-Je crois que vous avez raison. En tout cas, il est bon que je puisse penser à ma mère en lisant ou voyant cette tragédie. Merci pour la façon dont vous l’avez montée…

-De rien. Mais, dis-moi : lui, ton père, il a refait surface, à ce que tu m’as écrit ! 

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 -Oui mais c’est à elle que je pense en ce moment. Je vous l’ai dit, je la vois comme un personnage tragique.

Méral n’est pas d’accord. Il hoche la tête.

-Là, Nicolas, je n’en suis pas sûr. Je confirme pour ce qui est de sa mort. C’était comme si le destin l’avait frappée sans raison aucune, de façon implacable. Mais pour le reste, non. Ta mère aimait les comédies, les quiproquos et les amants qui finissent par se retrouver.

-Alors, elle était gaie ?

-Bien sûr ! La troupe la connaissait comme une personne rieuse ! Elle ne jouait pas, elle maquillait et costumait mais avec quel entrain !

-Mais ensuite…

-Elle a épousé quelqu’un de très sage et a dû s’adapter. Mais je suis sûre qu’elle aimait toujours rire.

De nouveau, il ne peut pas se confier. Sa douleur est intense mais ses sentiments contradictoires. Il n’a aucun recul. Il pense brusquement à Irène. Elle savait dire les alexandrins, soucieuse qu’elle était d’en respecter la musique…

Méral, surpris de son silence, le questionne :

-Tu n’es pas convaincu ?

-Si, je pense que vous tous la connaissiez bien.

-Tu m’as parlé de Phèdre, aussi. Je n’ai jamais monté cette tragédie à Marseille. Tu vas me demander de te la raconter.

-Non.

-Non ?

-Je crois que cela suffit pour la tragédie…

Le mari d’Irène a joué Hyppolite. Beau et blond comme il était, il a dû être parfait pour le rôle. Comment Nicholas peut-il le savoir, cela comme le reste ? Il ne cesse de rêver  Au matin, quand le sommeil le quitte, il met d’autant plus de temps à quitter l’univers onirique dans lequel il évoluait que les réponses lui arrivent, claires et fournies. Il lui reste à prendre des notes. Il sait, pour avoir séjourné dans la Fondation, qu’il ne doit rien et il ne le fait pas. De la comédienne, il commence à cerner la vie. Il a vu ses parents en rêve ainsi que ceux d’Éric. Il l’a observée travaillant ses rôles seule et avec son metteur en scène. Il n’y a rien à dire. Il adore ce qu’elle était. Son mètre soixante de grâce et d’ingéniosité, sa ténacité, ses hésitations… Depuis une semaine, quand il s’éveille, elle répète. Ses cheveux châtain sont ramassés sur sa nuque, elle porte une robe brune très épaulée, comme on les faisait à l’époque et pour un oui pour un non, elle secoue la tête, mécontente. L’instant d’après, elle se sera reprise et jouera sa scène avec quelque chose de différent…

-Je vais revenir souvent pour voir le travail des acteurs…

-Beaucoup sont jeunes. Ils ne savent pas qui était ta mère…

-Ils devraient le regretter ?

-En un sens oui. Tu sais, ici, ta mère, je l’ai vu renaitre ; C’était une jolie jeune femme, si vive…

Nicholas, il le voit, reste perplexe.

-Mes comédiens sont toujours aussi fédérés, tu sais. Mais je te l’ai dit, Lydiane était une fille charmante. Elle a adoré l’ambiance du théâtre car tout y était très vivant. Elle a eu des emplois multiples, ici, mais si je l’ai vu s’intéresser à l’un ou l’autre de mes comédiens, c’est qu’il lui comptait fleurette. Pour le reste, et je dis cela sans vouloir donner d’elle une mauvaise image, le spectacle en lui-même l’intéressait peu. Je ne veux pas me répéter mais je ne sais ce que tu trouveras d’elle ici, surtout maintenant !