INDEFINI

Jeune homme à la dérive, Nicolas découvre peu à peu une fondation qui pourrait bien guérir ses blessures. Sa fondatrice est une certaine Germaine Million.

Cette fois, il est seul mais retrouver ce beau village du Vaucluse le ravit car l’harmonie y est partout : dans l’alignement des rues, dans la beauté rugueuse et massive du château, dans les tonalités jaunes et orange des maisons, dans les fontaines chantantes. Etant arrivé à l’avance par le bus de ligne qui l’a laissé à la gare routière, il a le temps de faire le tour du village et de réactiver ses souvenirs. Et il va faire une halte sur la tombe de celui qui a pu écrire qu’un homme était toujours la proie de ses vérités…L’heure tournant, il s’est dirigée vers la belle propriété où il a rendez-vous et il a compris, chemin faisant, qu’il n’ait jamais eu la curiosité d’aller la voir car rien dans le centre du village, pourtant riche en panneaux informatifs, ne permet de savoir qu’elle existe…Olivier et lui ont bien rêvé d’avoir une disposition pour un art quelconque afin d’être hébergé au château mais ils ont dédaigné, fautes d’informations, cette belle demeure patricienne qu’il finit par découvrir, une fois traversé un grand parc silencieux et désert mais bien tenu avec ses belles allées forestières soigneusement ratissées. Il a dû attendre devant d’imposantes grilles après avoir sonné et constaté que le mystère était total car la villa, telle qu’il va la découvrir, est invisible de l’entrés du parc. Un homme entre deux âges l’a accompagné jusqu’à l’entrée et là, il est resté suffoqué. La demeure est bien plus vaste qu’il ne l’a supposé et elle ressemble à une fantaisie du dix-neuvième siècle. Une ample façade orangée est flanquée de deux rangées de hautes fenêtres. La porte, imposante, est surplombée d’un balcon ouvragé et de belle apparence ; la toiture fait preuve de fantaisie avec ses vraies et fausses cheminées. Des grilles à claire-voie entourent un jardin bien tenu, planté sur le devant de buis taillés et nanti de deux petites fontaines. L’ensemble est imposant sans être réellement beau, les architectes successifs ayant çà et là fait des ajouts plus ou moins heureux à la façade d’origine. On y voit par exemple de petites sculptures de part et d’autre de chaque fenêtre. Le fait est cependant que le portail d’entrée, tout en ferronnerie ouvragé, est imposant et que les couleurs dominantes du bâtiment (le jaune et le vert) lui confèrent une certaine dignité. Et puis, massive mais élégante, la demeure principale est en harmonie avec les collines environnantes.

Nicolas grimpe les marches qui le séparent de l’entrée et s’arrête devant le panneau : L’Echappée belle. Fondation Germaine Million. Il a obéi à Liz en contactant madame Harchel mais il est toujours aussi peu avancé. En outre, sa lettre, s’éloignant d’un curriculum vitae simple, risque d’avoir déconcerté celle-ci.

C’est elle qui lui ouvre, cette femme dont il ne parvenait pas à dessiner les traits. Elle est assez grande, assez ronde et porte un tailleur sombre. Ses cheveux bruns sont manifestement teints. Ils sont courts et bouclés. Ses yeux bruns à l’expression sagace brillent dans un visage assez rond et un peu sévère. Vêtue avec une élégance un peu froide, elle n’est pas maquillée à l’exception d’un trait de rouge à lèvre orangée sur ses lèvres. Elle porte des boucles d’oreille en or, seule marque de luxe sur sa personne. Elle le salue et l’introduit dans la maison dont les pièces aux plafonds élevés sont décorées de miroirs et de nature-morte. Tout respire la sobriété et le raffinement, des murs peints en blanc ou en vieil or aux hautes bibliothèques jouxtant de grands fauteuils de cuir et des tables de chêne. Des registres sont posés près de grands vases chargés de fleurs, que magnifient des éclairages indirects et d’épais rideaux. La lumière n’est jamais excessive, ici ; diffuse, elle préserve l’intimité et le silence des lieux.

-C’est immense, dit Nicolas.

-Je dois avouer que c’est grand oui mais aujourd’hui, c’est désert. C’est rarement le cas.

Myriam ouvre une double porte-vitrée et invite le jeune homme à entrer dans un petit-salon. La pièce a un aspect chaleureux qui le rassure, avec ses nombreux portraits de famille (des toiles du dix-neuvième siècle pour la plupart, dues à des talents locaux) et ses revus abandonnées sur des fauteuils. Ils s’assoient et son hôtesse lui sert du café en lui tendant des biscuits secs. Il est parti très tôt et se laisse tenter tandis qu’elle le regarde avec bienveillance.

-Votre lettre était satisfaisante.

-Très courte.

-Oui mais je n’ai pas besoin d’en savoir plus. Vous pouvez être employé ici quelques temps. Ce sera aussi bien pour vous que pour nous. Nous vous ferons un contrat bien sûr. Cette fondation a une existence légale.

-Je vous avoue…être surpris. De quoi retourne t’il ici ?

-Je vous ai envoyé une brochure après avoir reçu votre lettre. Sans doute n’est-ce pas assez éclairant…

-Eh bien, je dois dire que rien ne n’a pas clair. Le texte est assez abscons pour qui n’est pas initié. Et je ne le suis pas.

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-Oui, je comprends. Votre remarque est loin d’être fausse. Vous êtes ici dans la maison dont une femme a hérité suite à un veuvage précoce. Cette femme s’appelait Germaine Million. Native de Paris, cette jeune femme issue d’un milieu petit-bourgeois a des parents ouverts, qui ne s’opposent pas à ce que les filles étudient. Elle est de toute façon très bonne élève et a une forte personnalité. En 1922, après avoir passé ses deux bacs, elle est prête à préparer l’agrégation de lettres classiques mais elle tombe amoureuse d’un fils de famille provençal qui s’ennuie à Paris où il ne perd pas son accent. Germaine cède aux sirènes du midi. Elle se marie et s’installe dans cette région. Cette maison est un bien de famille. Elle s’en entiche et décide son mari à y habiter. Il a bien fait son droit mais il préfère le commerce, qui est une manne pour cette famille. Il s’occupe donc de fruits et de primeurs tandis qu’elle joue les châtelaines. Elle aime tenir salon et invite les écrivains et poètes du cru…Seulement, en 1930, le mari meurt brutalement dans un accident ferroviaire. Germaine rencontre le deuil et il est violent car elle adorait son mari. Sans enfant, dépité, elle ferme cette maison et retourne à Paris où elle se remet aux études. Elle veut être institutrice, le devient, brûle les étapes et devient directrice d’école. C’est une femme droite et juste. En 1939, les rumeurs concernant la guerre lui font dresser l’oreille. Si jamais l’armée française n’était pas à la hauteur, il y a aurait à parier que bon nombre de français seraient peu patriotes. 1940 lui donne rapidement raison. Organisée, gardant la tête froide, elle refuse, alors que Paris est occupée, qu’on désigne si aisément des victimes pour un holocauste qui risque d’être terrible. En secret, elle aide et elle sauve. On trouve son adresse, on compte sur elle. Elle œuvre cinq ans durant, permettant à des hommes, à des femmes et à des enfants de passer la ligne de démarcation (du moins tant que celle-ci existe) ou les aidant à trouver des caches solides. Prêtres catholiques ayant servi de passeurs, familles juives aux abois, jeunes résistants quasiment démasqués, elle aide tout un chacun avec une efficacité qui laisse admiratif. Acceptant les gratifications, elle n’est jamais mesquine et se montre toujours humaine. En même temps, elle est pragmatique. Qui veut être sauvé par elle doit se conformer scrupuleusement aux règles qu’elle a établies. Je mentirais en disant que toute personne qui s’est tournée vers elle est demeurée saine et sauve mais le fait est que c’est une héroïne. Yad Vashem, en Israël, le sait…

 Quand la guerre prend fin, Germaine revient dans sa maison provençale mais il n’est plus question pour elle d’y jouer les belles dames. Elle conçoit sa maison comme un lieu de repos, une halte pour ceux qui, ayant survécu à l’emprisonnement ou à la déportation, souhaitent y séjourner pour se reprendre, se sentir mieux avant de poursuivre leur route. Elle accueille aussi bien sûr ceux qu’elle a aidés et pour ainsi dire sauvés. Peu à peu naît dans son esprit l’idée d’une fondation au sein de laquelle les blessés de la guerre, que leurs blessures soient concrètes ou psychologiques, pourraient se retrouver pour échanger et penser à leurs morts en leur rendant toute leur dignité. Elle mène cette tâche à bien dans l’immédiate après-guerre puis elle l’élargit. Quand elle meurt, en 1968, beaucoup viennent déjà chercher ici une atmosphère qui n’existe nulle part ailleurs. En effet, il ne s’agit plus de permettre à des êtres meurtris de se reprendre et de se retrouver mais de procéder à des échanges d’une qualité spirituelle bien plus grande…

-Alors, ce lieu la concerne complétement. C’est un musée qui lui est dédié…

-En effet, Nicholas, de ce point de vue-là, vous ne faites pas d’impair. Elle a cependant souhaité que cette maison prenne une orientation…Comprenez que je ne fais que reprendre le flambeau de son successeur, Hervé Baume. Il a été l’interprète le plus fidèle de la volonté de Germaine et j’espère, pour ma part, continuer sa mission ; elle est d’une grande noblesse.

Nicolas a beau scruter Myriam Harchel, il ne voit pas de quel héroïque dessein elle peut être chargée…