lycee dans le sud

 

En proie à des difficultés familiales multiples, Nicolas est inscrit au lycée Saint-Joseph, un établissement privé...

Ce lycée situé dans un vieux monastère est un début de réponse. Les cours lui plaisent et les élèves ne sont pas comme ceux qu’il a côtoyés dans les autres écoles ou collèges où il a étudié. Tous sont internes et beaucoup viennent de loin. Un certain nombre d’entre eux, il le découvre, vont aux offices qui ont lieu chaque jours dans les bâtiments qui sont réservés aux moines. Les offices ? Oui, il est bien allé à la messe quelquefois mais il en a peu de souvenirs. Voilà qu’il a soif, soudain et se pose mille questions. A qui s’adresser pour avoir des réponses ? Aux livres bien sûr car il y en a beaucoup, ici. Mais très vite, Nicolas sent qu’il manque de patience par rapport à eux. On l’a tenu très éloigné du christianisme. Comment pourrait-il en quelques lectures en saisir la teneur et d’abord par quoi commencer ? Une exégèse des Ecritures, des vies de saints, des écrits spirituels, des ouvrages à caractère historique ? Nicolas fait de son mieux mais s’y perd vite. Il lui faut un guide et celui-ci apparaît en la personne d’Olivier Pessous, son condisciple en classe de troisième, dont la famille catholique pratiquante a imprégné celui-ci d’une sagesse toute rayonnante. Nicolas se rapproche vite de Lui. Olivier est arrivé un an auparavant, le lycée n’offrant pas de classe avant la quatrième. Sa présence ici est un choix familial longuement mûri. On est sûr qu’ici, il trouvera équilibre spirituel et développement personnel harmonieux. Nicolas quand il l’entend parler ainsi est presque mal à l’aise de dire qu’il a seulement trouvé une brochure sur ce lycée et a la certitude qu’il y serait bien. Sa gaucherie ravit son interlocuteur car il voit là une forme de discernement qui ne dit pas son nom. Très vite, ils deviennent amis et c’est avec Olivier qu’il franchit l’espace qui sépare les bâtiments du lycée de l’espace conventuel. L’établissement scolaire est en fait installé dans les locaux d’une vaste abbaye mais des travaux relativement récents ont délimité deux espaces distincts : l’un pour les études et l’autre pour une vie conventuelle. Nicolas, pétri de stéréotypes, est sûr que tous les religieux qui vivent ici sont âgés, ce en quoi il se trompe. A la chapelle où il commence à suivre son ami, il s’étonne de ne pas voir que des têtes grises ; au contraire, bon nombre de frères ont entre trente et quarante ans. Dans la semaine, les offices ont un caractère confidentiel. Hormis les frères, seuls quelques élèves de l’établissement y assistent ainsi que quelques croyants, venus des environs. La messe du dimanche est, par contre, très fréquentée et lors des grandes fêtes, les célébrations sont magnifiques. Faisant abstraction de son conditionnement, Nicolas s’immerge…

Les mois qui passent ne lui apportent pas uniquement la satisfaction de côtoyer des frères dominicains, ils lui permettent de se confronter à lui-même. Son retentissement vis-à-vis de sa mère n’a toujours pas décru sans qu’il songe à en connaître les tenants et les aboutissants. Celle-ci pourtant se met à lui écrire des lettres inhabituelles, après lui avoir confié toute son amertume. Elle trouve un grand bonheur à attendre un enfant et tient à ce qu’il le sache d’autant que cette joie qu’elle éprouve la renvoie à sa première grossesse, où, malgré ses incertitudes concernant Gianni, elle a été très heureuse. Dans ses lettres, elle établit des parallèles clairs. Elle a mûri, sait faire le tri dans ses pensées et ses émotions mais garde en elle quelque chose d’une petite fille. Au lieu d’en être agacé, Nicolas en est touché mais reste mal à l’aise vis-à-vis d’elle. A Frère Bastien Rousseau, un des dominicains qui proposent des activités aux pensionnaires de l’établissement, il finit par se confier. Depuis quelques temps, il s’initie à la photographie. Cette activité occupe quatre heures de sa semaine. Frère Bastien est un enseignant exigent mais bienveillant. Il conseille à chacun de chercher un sujet de prédilection, nonobstant les cours qu’il leur donne. Pour Nicolas, c’est l’architecture des lieux et la beauté des paysages environnant. Très vite, il réalise de beaux clichés d’arbres, de fleurs ou encore de feuilles mais il en fait aussi des couloirs déserts du lycée, de la grande cour fermée ou de la découpure du clocher de l’abbatiale, telle qu’il la voit du dortoir. Frère Bastien apprécie son travail mais finit par le questionner :

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-Aucun visage, aucune silhouette…

-C’est un autre travail. Pas le mien.

-Faire des portraits peut-être charmant ; Plusieurs de tes camarades se débrouillent fort bien en ce domaine…

-J’ai des amis ici mais les photographier non…

-Tu y viendras.

-Chez moi, j’ai détruit des visages…

-Comment cela ?

-J’ai récupéré des photos de ma mère, de mon beau-père et je les ai découpées pour les imbriquer avec des photos de gens atteints d’horribles maladies de peau. Ça faisait des portraits vraiment étranges…

-Ils les ont vus ?

-Oui. J’avais aussi trouvé un visage de bébé et je l’ai saccagé…

-Ta mère attend un autre enfant, c’est ça ?

-Oui. Elle s’est mariée il y a peu de temps. J’ai un beau-père.

-Et ton vrai père ? Tu n’as rien fait ?

-Lui, non. J’ai des photos anciennes et d’autres un peu plus récentes…Je n’y ai pas pensé. Il y a longtemps que je ne l’ai pas vu…

-Donc lui, il est intact.

-En quelque sorte.

-Tu n’iras pas voir le bébé ?

-Il faudra bien que je le voie. Ma mère était fâchée mais maintenant elle m’écrit de très belles lettres. Elle porte la vie en elle et elle dit qu’elle était déjà heureuse quand elle m’attendait…

Frère Bastien lui lance un regard lumineux. Nicolas se racle la gorge. Il hésite mais finit par dire.

-Des photos de gens, il y en qui me hantent. Mais c’est celles-là que je voudrais avoir faites...Je pense à trois femmes notamment. Je voudrais tellement les avoir photographiées moi-même mais elles ont disparu il y a longtemps…

Le propos est obscur mais le Frère ne relève pas son caractère abscons. Il se contente de jeter à l’adolescent ce même regard plein de confiance dont il est coutumier. En peu de temps, Nicolas s’apaise et la nouvelle de la naissance de sa petite sœur au mois d’avril 1987 le laisse plus content que songeur. Quand il va les voir, chacun fait très attention, sachant que la situation peut dégénérer à tout moment. Il se montre réservé mais souriant devant Claire dont le joli visage de bébé respire la paix mais il ne s’appesantit pas. Le calme est revenu entre Lapierre, Lydiane et lui mais la condition est claire pour que celui-ci se maintienne. Cet internat lointain est du meilleur goût…